Les milliardaires de la tech fuient l'Apocalypse
Pourquoi l’un des investisseurs technologiques les plus riches et les plus influents politiquement des Etats-Unis choisit-il de quitter son pays et de s’installer en Amérique du Sud? Et pourquoi maintenant?
Les milliardaires de la tech raisonnent en scénario catastrophe. Et ils orientent leurs actions en conséquence. Cela permet d’éclairer le dernier coup stratégique de Peter Thiel. Le week-end dernier, le New York Times a révélé que le fondateur de Palantir avait acheté pour environ 12 millions de dollars une propriété dans un quartier haut de gamme de Buenos Aires.
Prêt pour la fin du monde
Peter Thiel, qui possède déjà la nationalité néo-zélandaise et détient également un passeport maltais, construit en Amérique du Sud ce qu’il considère comme son dernier «plan B».
Martin Varsavsky, entrepreneur technologique hispano-argentin proche de Thiel, a fait construire dans la ville de Mendoza, dans l'ouest du pays, un ranch qu’il considère comme un refuge potentiel en cas de Troisième Guerre mondiale. Selon le New York Times, Varsavsky avance l’hypothèse que l’Argentine resterait totalement épargnée si l’hémisphère Nord était anéanti par une guerre nucléaire.
Toujours selon le New York Times, Thiel aurait également acheté discrètement un terrain en Uruguay — ce petit pays situé entre l’Argentine et le Brésil — une propriété que certains observateurs soupçonnent de pouvoir inclure un bunker.
Le prophète du big data qui craint l’Etat de droit
Le comportement de Thiel révèle le cynisme de l’élite dominante de la Silicon Valley. Pour eux, les Etats-nations ne sont pas des communautés démocratiques auxquelles on participe ou dont on assume la responsabilité de cohésion.
Lorsque le rapport coût-bénéfice de l’Etat ne leur convient plus, ils changent simplement de prestataire. L’Argentine, pays frappé par de graves crises économiques mais actuellement dirigé par un président qui souhaiterait voir l’Etat de droit purement et simplement disparaître, semble devenir un terrain de jeu idéal pour ces acteurs.
Dans le même esprit, Thiel évoquerait lors de dîners à Buenos Aires, selon plusieurs sources, l'«Antéchrist» — un genre de futur gouvernement mondiale totalitaire. Thiel redoute profondément le contrôle étatique, sauf bien sûr lorsque ses propres entreprises peuvent vendre les outils de surveillance correspondants à ces mêmes Etats.
Pour mémoire: Peter Thiel est l’un des principaux donateurs de la droite politique américaine et l’un des architectes d’une fusion toujours plus étroite entre Big Tech et appareil de surveillance étatique.
En tant que principal actionnaire du groupe Palantir, il tire d’importants profits de la surveillance de masse et de l’analyse globale de données. Comme capital-risqueur, il investit également dans des entreprises qui entendent transformer le monde grâce à l’intelligence artificielle générative. Et, ce faisant, il bouleverse radicalement l’avenir de millions de personnes.
Quand les super-nerds prennent la fuite
Le repli de Thiel vers l’hémisphère Sud dépasse largement le simple investissement immobilier excentrique d’un multimilliardaire. Il s’agit d’une véritable faillite morale.
Ces mêmes «nerds» qui promettaient autrefois de rendre le monde meilleur grâce à la technologie construisent désormais des refuges contre les dérives de leurs propres créations. Et ils financent leurs fantasmes post-apocalyptiques avec des richesses extraites des structures démocratiques. Il en résulte une société confrontée aux conséquences croissantes du boom de l’IA, à la fragmentation sociale provoquée par les plateformes sociales pilotées par algorithmes et à une machine de surveillance de plus en plus intrusive.
Thiel et ses semblables préfèrent observer la suite de l’évolution depuis une distance sûre et fiscalement avantageuse.
Que se cache-t-il vraiment derrière tout cela?
Le journaliste indépendant américain David Futrelle commentait dans une tribune du Washington Post avec ironie:
Et il ajoutait, non sans humour, que c’était peut-être l’occasion de rappeler à tous les oligarques qu’on n’échappe pas aux conséquences d’une guerre nucléaire en s’installant à Buenos Aires, au lac Wānaka ou même à la station Amundsen-Scott en Antarctique.
Futrelle juge également peu crédible l’idée que Thiel verrait l’Argentine comme un refuge face aux dangers d’une «intelligence artificielle incontrôlée». Selon lui, l’Argentine n’est pas «Dune», mais un pays bien réel où les habitants utilisent des ordinateurs et ChatGPT — «comme nous tous». De plus, OpenAI prévoit d’y construire un centre de données de 25 milliards de dollars.
Les liens étroits de Thiel avec le régime Trump ne seraient plus ce qu’ils étaient, selon le journaliste américain. Et, plus important encore selon lui, la critique publique des milliardaires ne cesse de croître. Aujourd’hui, 80% des Américains estiment que les riches exercent une influence politique excessive et doivent être davantage taxés.
Selon une enquête réalisée en début d’année, 70% des Américains sont favorables à une taxe sur les milliardaires, et 53% soutiennent l’idée d’un plafonnement de la richesse des ultra-riches. La plupart des personnes interrogées estiment même que personne ne devrait posséder plus de 10 milliards de dollars.
