On ne peut même pas dire que les masques tombent. Il n’y en avait pas. Il fallait être hermétique au réel pour ne pas percevoir lors de la campagne des législatives tout ce qui unit les électorats Rassemblement national et France insoumise, extrême droite et gauche radicale. En gros, à part l’islam et l’immigration, ils sont d’accord sur tout ou presque.
On s’en rend compte, très concrètement, avec le dépôt, ce mardi à l’Assemblée nationale, d’une proposition de loi de La France insoumise (LFI) visant à abroger la réforme des retraites portant l’âge de départ à 64 ans. Le texte avait été adopté l’an dernier sous la précédente législature macroniste au moyen de l’article controversé 49.3. La suppression de cette loi fait partie du programme du Nouveau Front populaire, la coalition de gauche formée des LFI, des socialistes, des écologistes et des communistes.
Or qu’apprend-on dans la foulée? Le RN se dit prêt à voter la proposition déposée par LFI. Normal, dira-t-on, le RN se ferait mal voir de sa base électorale en n’appuyant pas l’initiative de la gauche sur les retraites. Lui aussi a mis dans son programme l’abrogation de la loi. NFP et RN ensemble: la majorité absolue est atteinte.
Voilà donc les LFI prêts à faire cause commune avec un parti dont ils refusaient de serrer la main des élus il y a une semaine à peine. Prêts à s'entendre avec un parti qui incarne tout ce qu’ils détestent, disent-ils, mais sur les voix duquel ils ne crachent visiblement pas. La cheffe du groupe LFI à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, a dit mardi matin à la radio qu’elle ne voyait pas d’inconvénient à cette situation.
Quelle comédie! Oui, quelle comédie! Parce que, sur le social, sur le Covid, sur l’aide à l’Ukraine, sur Israël en partie sans doute aussi, l’électorat populaire des deux partis, RN et LFI, est sur la même longueur d'onde. Il pense que la lutte contre le Covid ne valait pas tout cet argent dépensé par l’Etat, que les «milliards» versés à l’Ukraine seraient mieux utilisés en France, que le soutien à Israël, en fin de compte, ça rapporte surtout des «emmerdes».
Sur la sécurité, les pontes de la gauche française savent que les Français des classes populaires, «de souche» ou «issus de l’immigration», n’en peuvent plus de la délinquance au quotidien. La notion de «décence commune», cette moralité sans laquelle la vie sociale est impossible, joue ici un rôle important. Sur un autre plan, on trouve chez les deux extrêmes de mêmes dispositions à croire les récits complotistes, qui permettent de contester la science des «élites».
Alors, oui, certes, les «Arabes» et les «musulmans» ne sont pas en odeur de sainteté dans l’électorat RN et ce n’est pas rien, mais sur le reste, encore une fois, très peu oppose les votes pour l'extrême droite, d'une part, et ceux, d'autre part, pour la gauche radicale dans les «quartiers», où vivent de nombreux Français musulmans.
Comment les partenaires – le mot sonne faux – de LFI vont-ils se positionner face à la proposition d’abrogation de la réforme des retraites, à laquelle le RN apportera son soutien, bien conscient qu'il sème la zizanie à gauche? Les socialistes, pour ne citer qu’eux, vont certainement mal dormir à l’idée de faire passer une loi avec l’extrême droite. Mais ils sont tenus par un accord électoral avec LFI. Un accord de «front républicain» qui à présent les étrangle et dont ils réalisent qu'il n'empêche en rien LFI de s'entendre avec le RN.
On ne sait si de prochains votes, une fois passé celui sur l’abrogation des retraites, réuniront des voix de gauche radicale et d’extrême droite.