Trump est en train de se faire une redoutable adversaire au Mexique
La colère et l'amertume du Mexique face à au moins 17 compatriotes tués en détention de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) aux Etats-Unis se traduisent désormais par plusieurs démarches juridiques et diplomatiques contre Washington. Une plainte est en préparation auprès du ministère américain de la justice, en collaboration avec le parquet général, a indiqué la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum.
En outre, l'ambassade du Mexique à Washington et les consulats auraient commencé à déposer des plaintes auprès des parquets compétents des Etats fédérés concernés.
Quand la conciliation cède sa place au pragmatisme
Le Mexique a, par ailleurs, envoyé de premières mises en demeure aux centres de détention gérés par des entreprises privées, où sont internés les migrants arrêtés. Le premier courrier a été adressé au centre de rétention pour expulsion d'Adelanto, en Californie, considéré comme la première étape formelle en vue d'éventuelles actions civiles. Selon les autorités mexicaines, trois Mexicains sont morts, depuis l'entrée en fonction de Donald Trump il y a un an et demi, lors d'interventions de l'agence américaine de l'immigration et des douanes (ICE), et 14 autres en détention en vue de leur expulsion.
Dernier cas en date: Lorenzo Salgado, un Mexicain travaillant depuis des années comme ouvrier du bâtiment aux Etats-Unis. Il a été abattu, le 7 juillet, lors d'une intervention à Houston, dans le Texas. Le ministère américain de la sécurité intérieure a ensuite affirmé que Lorenzo Salgado s'était opposé aux instructions des agents, avait percuté un véhicule d'intervention avec sa voiture, puis tenté de renverser un agent avec son véhicule. Des témoins oculaires contestent cependant ces affirmations.
La mort de Lorenzo Salgado a entraîné, au Mexique, une remise en question fondamentale de la relation avec son principal partenaire commercial et voisin. L'approche du gouvernement mexicain envers Washington, jusqu'ici réticente au conflit et orientée vers le consensus, cède désormais la place à une ligne plus conflictuelle, avec des démarches sur les plans diplomatique et juridique.
Le ministre des affaires étrangères, Roberto Velasco, a ainsi saisi le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk. Roberto Velasco a demandé, dans un courrier adressé au diplomate autrichien de l'ONU, d'examiner si ces incidents sont compatibles avec les obligations internationales des Etats-Unis en matière de droits humains.
Un net changement de ton envers Trump
La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé, visiblement agacée, à la fin de la semaine dernière, ne «pas tolérer» les mauvais traitements infligés à des compatriotes aux Etats-Unis.
Rien que cette année, avec Lorenzo Salgado, âgé de 52 ans, six citoyens mexicains sont morts dans des circonstances non élucidées alors qu'ils étaient détenus par l'ICE. Depuis l'entrée en fonction de Trump, 177 000 compatriotes ont été incarcérés aux Etats-Unis selon les chiffres officiels mexicains, dont près de 14 000 sont encore retenus en raison de leur statut de séjour incertain.
Face à ce constat, Claudia Sheinbaum a été contrainte de modifier son attitude envers Trump. Malgré toutes les prétentions, accusations et insultes du président américain, elle a longtemps conservé la posture d'une cheffe d'Etat souveraine et cordiale, cherchant à mettre son homologue en échec par une supériorité distante.
Sur le fond, elle a pourtant satisfait presque toutes les exigences américaines: elle a extradé des barons de la drogue, saisi des tonnes de fentanyl, stoppé les investissements chinois au Mexique et cessé de livrer du pétrole à Cuba. Pour autant, rien de tout cela n'a amélioré les rapports avec Trump. Des relations conflictuelles s'annoncent désormais entre les deux pays, et Mexique a beaucoup à y perdre, surtout sur le plan économique.
Ces derniers temps, un ressentiment important s'est accumulé chez la présidente mexicaine à l'égard du gouvernement américain. Car Trump n'a cessé de démontrer, avec clarté, qu'il misait sur la controverse et les perturbations dans ses relations avec son voisin du sud, s'agissant pourtant de son principal partenaire économique. On dénombre ainsi près d'une demi-douzaine de conflits qui ont éclaté ou se sont aggravés au cours des dernières semaines et des derniers jours.
Une mauvaise nouvelle pour le libre-échange
Parmi ces points de tension, il faut mentionner en premier lieu l'échec provisoire du renouvellement de l'accord de libre-échange nord-américain, l'USMCA. Lors des discussions actuellement en cours, les Etats-Unis ont clairement fait savoir qu'ils n'avaient aucun intérêt à le maintenir. L'accord expirera ainsi le 1er juillet 2036. Si les choses en restent là, ce serait une très mauvaise nouvelle pour le Mexique. Son économie dépend entièrement de ses exportations vers les Etats-Unis, qui représentent environ 80% du total.
Le Mexique est aujourd'hui le principal débouché commercial et le plus grand fournisseur des Etats-Unis.
Mais d'autres controverses existent en parallèle. Le soutien du Mexique à Cuba est un point de friction permanent. Le Mexique livrait du pétrole à l'île communiste, jusqu'à ce que Washington l'interdise au début de l'année, sous la menace de sanctions économiques. Claudia Sheinbaum continue toutefois d'envoyer de l'aide humanitaire à Cuba, au grand dam des Etats-Unis.
Le gouvernement Trump aurait ainsi rompu avec la pratique consistant jusqu'ici à séparer les questions commerciales des questions de sécurité, de migration et de politique étrangère, critique Gerónimo Gutiérrez, ancien ambassadeur du Mexique à Washington.
Trump menace en outre régulièrement d'envoyer des troupes dans le pays pour prendre en charge lui-même la lutte contre les cartels de la drogue. Il reproche non seulement au gouvernement mexicain de ne pas être à la hauteur de la tâche, mais surtout, la justice américaine est convaincue que des responsables politiques mexicains de haut rang coopèrent eux-mêmes avec le crime organisé. (trad. ysc)
