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Iran: «La paranoïa règne au sein du régime: il y a des purges»

L'iranologue Amélie Myriam Chelly livre son expertise sur le régime iranien.
L'iranologue Amélie Myriam Chelly livre son expertise sur le régime iranien.image: watson/dr

«Il y a des purges au sein du régime»

Après trente-trois jours de guerre, le régime est toujours en place. Pourquoi? L'iranologue Amélie Myriam Chelly met la focale sur le fonctionnement interne de la République islamique d'Iran, sa logique de terreur et ses intérêts économiques à préserver.
01.04.2026, 18:5701.04.2026, 22:22

Amélie Myriam Chelly est chercheuse spécialiste de l'Iran à la Sorbonne nouvelle à Paris. Son dernier ouvrage, Paris, le 13 novembre 2045 (éditions du Cerf, 2025) est un roman d’anticipation politique et intime qui explore une France bouleversée par la mémoire du terrorisme, les fractures idéologiques et les mutations du monde contemporain. Revenons à l'Iran.

Au 33e jour de la guerre israélo-américaine contre la République islamique d’Iran, le régime résiste toujours. Au-delà de ses capacités militaires, comment fait-il pour tenir?
Amélie Myriam Chelly: La capacité de résilience du régime est bien là. On s’est d’abord demandé si la mort du guide suprême Ali Khamenei dans un bombardement spectaculaire, au premier jour de l’attaque israélo-américaine, le 28 février, allait faire tomber le régime.

«Quand on connaît le système et ses mécanismes de contrôle extrêmement complexes, c’était un peu se leurrer que de le penser»

Ensuite, il y a eu des attaques massives sur des infrastructures militaires, administratives et énergétiques, notamment le bombardement d’importants stocks d’hydrocarbures en périphérie de Téhéran aux alentours du 8 mars. Mais l’idéologie de la République islamique sait faire front.

Comment cela fonctionne-t-il?
Lorsque vous avez un guide suprême qui passe son temps à parler d’économie de résistance en mettant cet impératif en parallèle avec l’axe de la résistance, cela veut dire qu’on compte sur la population pour s’assoir sur ses désidératas.

«Résultat, le régime, aujourd’hui, tient encore»

On s’est aussi demandé si la stratégie de réponse de l’Iran sur les pays voisins, visés par des missiles et des drones, pouvait avoir une incidence en isolant plus encore l’Iran. Or, non, puisque certains dans ces pays rappellent qu’ils avaient prévenu les Etats-Unis qu’il ne fallait pas qu’ils rentrent en guerre, parce que cela aurait des retombées dans la région. Il y a donc aussi, dans ces pays où les Etats-Unis sont présents militairement, des voix qui incriminent le commencement des hostilités. Il paraît très compliqué, en l’état, de voir à court terme un effondrement du régime.

Pour faire tomber un régime, il faut surtout qu’une partie au moins des forces de sécurité se rebelle, non?

«Pour l’instant, on ne voit rien venir. On parle beaucoup des têtes du régime qui tombent dans les bombardements israélo-américains, mais il y a aussi des purges en interne, où règne la paranoïa»

C’est peut-être même cette paranoïa qui a fait que le successeur du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, soit son propre fils, Mojtaba, alors qu’on savait très bien que cette possibilité posait de vrais problèmes idéologiques, la République islamique se plaçant tout à coup dans les pas du régime héréditaire honni du shah renversé en 1979. Alors pourquoi Mojtaba? On a préféré prendre une personne de la même famille, c’est plus sûr. Autre exemple de paranoïa: quand l’ancien président Raïssi est mort dans un accident d’hélicoptère en mai 2024, on a tous en Occident pensé au Mossad, mais en Iran, tout le monde se posait la question d’un règlement de comptes interne.

Quel rôle joue la paranoïa?

«La paranoïa sert la pérennisation du régime»

C’est la raison pour laquelle n’apparaît pas de nom qui, en interne, pourrait permettre une chute ou une transformation en profondeur du régime. Or, ce serait la seule solution à l'heure actuelle. Et puis, n’oublions pas qu’il y a un très grand nombre d’intérêts financiers à protéger.

C’est-à-dire?
L’idéologie islamiste ne commande pas tout, loin de là, bien qu'elle soit la vitrine du régime.

«Maintenir le régime, c’est maintenir, aussi, de juteuses rentes de situation»

Prenons l’assassinat d'Ali Larijani, le 17 mars, par la coalition israélo-américaine, qui passait alors pour un possible homme de compromis. On savait très bien que la volonté première d'Ali Larijani, à savoir le maintien du régime, n’avait pas forcément trait à l’idéologie, mais, d’abord, à la sauvegarde d’une fortune, d’une économie de rente. A ce propos et par contraste, aux obsèques de Qassem Soleimani, le commandant de la Force Al-Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), tué dans un raid américain en 2020, on avait compté la présence de gens qui n’étaient pas des soutiens du régime, mais qui voyaient en cet homme très important le seul à ne pas être mêlé à un scandale financier.

Après les massacres de janvier qui ont fait peut-être 30 000 morts parmi les civils iraniens, peut-on se faire une idée du côté vers lequel penche aujourd’hui en majorité la population iranienne? Pour ou contre le régime? Pour ou contre l’intervention israélo-américaine?
Il y a de tout. Dans mon métier, pour essayer d’être un tant soit peu sérieux, il faut avoir des contacts dans tous les milieux. Cela va des pro-régime à ceux qui ont une position proche des néo-conservateurs misant sur un changement de régime par des puissances étrangères, dont ils accepteraient qu’elles s’installent durablement dans le pays.

Et que constatez-vous?
Ce que je constate, c’est que des personnes qui n’étaient pas absolument anti-régime soutiennent qu'il n'est finalement pas si mal que cette guerre israélo-américaine ait cours.

«Mais par ailleurs, d’autres se mettent à détester les pays d’où viennent les bombes plus que la République islamique»

Pour l’instant, la poudre et la fumée sont trop épaisses pour qu’on puisse avoir une idée des proportions de l’un ou l’autre bord.

La répression féroce contre la population est-elle toujours à l’œuvre en Iran?
Dans les rues, en journée, il n’y a personne, parce que les gens ont peur des bombes. Le soir, des brigades patrouillent incessamment pour éviter que des personnes puissent se réunir et organiser une révolte en interne.

«Ce qui apparaît sûr, c’est que la répression sera sévère si le régime se maintient, et je pense qu’il va malheureusement se maintenir encore quelque temps»

Combien de temps?
Difficile de le dire. On a constaté jusqu’ici que, dès que des événements créent de l’instabilité dans le régime, il y a toujours deux courses parallèles en termes de répression. La première consiste à aller chercher ceux qui auraient pu accentuer la déstabilisation. A côté de cela, il y a une fausse course, qui consiste à couper les têtes qui dépassent un peu trop, mais qui, dans les faits, n’ont pas contribué directement aux tentatives de renversement du régime. Je pense aux activistes droit-de-l'hommistes ou féministes.

«On va les condamner, comme toujours, pour inimitié à l’égard de Dieu, étant donné que le fait de condamner pour opposition politique n’est pas envisageable, la République islamique ne se présentant pas elle-même comme une dictature»

Le 19 mars, un jeune champion de lutte de 19 ans, Saleh Mohammadi, accusé d’avoir pris part aux révoltes de janvier, a été pendu avec plusieurs de ses camarades. Pour faire un exemple?

«Quand il s’agit de visibiliser des exécutions, le régime pend des personnes qui ont un moyen de rayonnement, par le sport ou par l’art, entre autres»

Des chanteurs en ont fait les frais. Cela se produit lors des grandes vagues protestataires. En 1999, lors des protestations étudiantes, les rues de Téhéran étaient peuplées de pendus. La pendaison de l’acteur Payam Amini en 2022 avait eu un impact particulier. C’est évidemment destiné à effrayer la population pour la dissuader de continuer à descendre dans les rues.

Les Américains et les Israéliens font-ils des erreurs tactiques ou stratégiques dans la conduite de leur guerre?
Ce serait un peu présomptueux de ma part de juger de ces choses-là.

«Ce que je peux dire, c’est que les objectifs, et peut-être aussi les certitudes, étaient probablement très différents au départ»

Côté américain, on a peut-être un président qui a voulu se dispenser des avis des experts. Les Israéliens, eux, ont certainement beaucoup compté sur une chose dans laquelle ils brillent, le renseignement. Ils sont capables de localiser n’importe qui n’importe où. Cette capacité-là pouvait leur permettre de penser qu’il y avait une coïncidence avec des objectifs qui sont très visibilisés par le nom des opérations.

Par exemple?
Par exemple, Rising Lion, l’an dernier, lors de la guerre des douze jours, qui fait directement référence au drapeau de l’époque monarchiste de l’Iran, ce qui était une volonté affichée de faire tomber l’actuel régime.

«Cette considération extrême dans les capacités du renseignement a pu jouer dans cette assurance, dont on voit qu’elle est en ce moment mise à mal»

Etant entendu que, côté israélien, on compte sur une autre chose, sur laquelle les Américains ne peuvent pas compter. C’est, pour l’heure, le soutien d’une écrasante majorité de la population à cette guerre, plus que dans le conflit face aux Palestiniens.

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