Les Etats-Unis poussent les Européens à racheter du gaz russe
Lorsque les Etats-Unis retrouveront la Russie et l'Ukraine à Abou Dhabi, dans les prochains jours, les Européens devraient une nouvelle fois être tenus à l'écart. Rien ne les empêchera d'acheter des billets d'avion, mais ils n'auront pas de place à la table des négociations, a ironisé Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique de Vladimir Poutine.
Ces discussions interviennent toutefois dans un contexte politique bouleversé à Washington. Les démocrates viennent de remporter les élections de mi-mandat et prendront le contrôle du Congrès le 3 janvier 2027. Un revers majeur pour Donald Trump, qui conserve néanmoins ses pouvoirs diplomatiques. Sa défaite électorale ne signifie donc pas la fin des négociations engagées avec Moscou.
Parmi les pistes explorées par les Américains figure notamment le retour du gaz russe en Europe. Une proposition discutée avant même les élections, qui pourrait offrir à Moscou de nouvelles recettes et aux investisseurs américains de lucratives opportunités. Washington espère aussi en faire un levier pour obtenir un cessez-le-feu énergétique en Ukraine. Mais cette stratégie se heurte à un obstacle de taille: les Européens, eux, ne veulent pas renouer avec leur ancienne dépendance au gaz russe.
Les Etats-Unis veulent ressusciter Nord Stream
Parmi ces opportunités figure le retour du gaz russe en Europe. Depuis quelque temps déjà, Washington envisage d'intégrer le gazoduc Nord Stream, hors service depuis 2022, à un accord plus vaste.
Trois de ses quatre conduites ont été endommagées lors d'un sabotage à l'explosif en septembre 2022, tandis que la quatrième est restée intacte. Comme l'a rapporté l'agence Reuters début octobre, Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, aurait discuté avec Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain russe, d'une éventuelle participation d'investisseurs américains. Le degré d'avancement de ces projets reste toutefois incertain.
Mais comme la remise en état de Nord Stream prendrait du temps, les Américains se tournent désormais vers un autre gazoduc: l'ancien réseau Transgas. Construit à l'époque soviétique, celui-ci relie les gisements gaziers russes de Sibérie à l'Europe centrale, en passant par l'Ukraine. Malgré la guerre, du gaz russe a continué à y transiter jusqu'à fin 2024. Les livraisons n'ont cessé que le 1er janvier 2025, après l'expiration du contrat de transit entre l'entreprise ukrainienne Naftogaz et le géant russe Gazprom.
Aujourd'hui, les négociateurs de Donald Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, souhaitent relancer ces livraisons. Selon le Wall Street Journal, un intermédiaire américain serait chargé de superviser l'opération. Les recettes russes seraient déposées sur un compte séquestre dans un pays tiers, afin d'éviter que cet argent n'alimente directement l'effort de guerre de Vladimir Poutine. De son côté, l'Ukraine percevrait des droits de transit. Les infrastructures étant en grande partie intactes, elles pourraient être remises en service beaucoup plus rapidement que Nord Stream.
Cet accord s'inscrirait dans le cadre d'un «cessez-le-feu énergétique» à court terme. Steve Witkoff et Jared Kushner estiment que la perspective de nouveaux contrats gaziers avec l'Europe pourrait constituer une incitation suffisamment forte pour convaincre Vladimir Poutine de cesser ses attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes.En parallèle, les investisseurs américains y voient une occasion de réaliser de juteux bénéfices.
Les Européens ne veulent pas redevenir dépendants
En Europe, cette initiative est loin de faire l'unanimité. Le chancelier allemand Friedrich Merz, dont le pays importait plus de la moitié de son gaz de Russie avant la guerre, refuse jusqu'à présent catégoriquement toute reprise des achats de gaz russe. L'Union européenne entend d'ailleurs prendre la direction opposée. Elle a déjà interrompu une grande partie de ses importations de gaz russe et décidé de mettre fin aux livraisons restantes au plus tard à l'automne 2027.
Le problème? C'est précisément maintenant que le gaz redevient cher en Europe. Les prix ont atteint leur plus haut niveau depuis fin 2022, tandis que les réserves européennes sont anormalement basses pour cette période de l'année.
Dans le même temps, les livraisons de gaz naturel liquéfié en provenance du Qatar se sont effondrées en raison de la guerre au Moyen-Orient et des perturbations dans le détroit d'Ormuz. Si l'hiver s'annonce rigoureux, le risque d'une pénurie de gaz en Europe est bien réel. Et c'est précisément sur cette situation que misent les Américains. A leurs yeux, le gaz russe constitue non seulement un levier dans les négociations de paix, mais aussi une opportunité commerciale.
En Europe, en revanche, la méfiance reste profonde. Fin octobre, le commissaire européen à l'Energie, Dan Jørgensen, rappelait qu'il était impossible de faire confiance à la Russie, avant d'affirmer:
Les «garanties de sécurité» russes ou la fin de l'Otan à l'Est
Mais un deuxième élément des discussions prévues à Abou Dhabi fait également sonner l'alarme en Europe. La Russie réclamerait ses propres «garanties de sécurité» dans le cadre des négociations. Vladimir Poutine aurait évoqué cette exigence lors d'une conversation téléphonique avec le président finlandais Alexander Stubb et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre, il y a une semaine. On ignore ce que le président russe entendait précisément par ces garanties. Mais l'orientation de ses revendications ne fait guère de doute.
Fin 2021 déjà, peu avant l'invasion de l'Ukraine, Vladimir Poutine avait exigé des Etats-Unis et de l'Otan qu'ils reviennent, de fait, sur l'élargissement de l'Alliance atlantique vers l'est.Un élargissement qu'il continue aujourd'hui de présenter comme l'une des «causes profondes» de la guerre. Concrètement, cela reviendrait à exiger le retrait des structures militaires de l'Otan en Europe de l'Est, pour revenir à la situation qui prévalait en 1997.
