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Poutine est venu à bout de la Novaïa Gazeta et j'y ai travaillé

Ivan Ruslyannikov
Ivan Ruslyannikov travaille pour CH Media et a collaboré avec la Novaïa Gazeta.
Commentaire

J'ai travaillé pour ce journal que Poutine a tué

Sous la pression du régime, le journal Novaïa Gazeta a été contraint de cesser ses activités. Notre journaliste a collaboré avec le quotidien russe et lui rend un hommage très personnel.
03.11.2026, 16:5903.11.2026, 16:59
Ivan Ruslyannikov / ch media<br>

Pour un journaliste russe, décrocher une commande de la Novaïa Gazeta représentait la consécration suprême. Alors, lorsqu'en septembre 2021, un reporter du journal m'a contacté pour me proposer d'écrire un article, je n'ai pas hésité longtemps.

J'avais perdu mon emploi quelques semaines auparavant. La rédaction de MBK Media, fondée par l'opposant au Kremlin Mikhaïl Khodorkovski et pour laquelle j'avais travaillé pendant plus de trois ans, avait dû fermer après le blocage de notre site internet par Roskomnadzor, l'autorité russe de censure.

A l'époque, la pression sur les journalistes indépendants ne cessait de s'intensifier. Chaque vendredi, le ministère de la Justice publiait de nouvelles listes d'«agents de l'étranger». La police avait également perquisitionné nos bureaux à Moscou.

Je voulais, malgré tout, absolument continuer à exercer mon métier de journaliste. Et voilà que s'offrait à moi la possibilité d'écrire pour un journal qui incarnait comme aucun autre, en Russie, un journalisme indépendant et courageux.

L'article portait sur un couple d'anarchistes de Tcheliabinsk qui avait accroché à une clôture, près du siège local du Service fédéral de sécurité (FSB), une banderole portant l'inscription «Le FSB est le principal terroriste». Ils avaient été condamnés à deux ans de prison chacun.

Je m'étais procuré des copies de l'acte d'accusation et avais examiné les plaintes déposées par les anarchistes pour des actes de torture subis en détention provisoire, ainsi que la décision de justice refusant l'ouverture d'une procédure pénale.

Mon article avait été relu par le rédacteur en chef Sergueï Sokolov. C'était lui qui, à l'époque, préparait pour la publication les reportages de la célèbre journaliste de la Novaïa Gazeta Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou en 2006, le jour de l'anniversaire de Vladimir Poutine. J'avais collaboré avec le journal en tant que pigiste à partir de ce moment-là, .

Un prix Nobel

La Novaïa Gazeta n'était pas seulement un journal réputé pour ses enquêtes approfondies, c'était aussi une institution de la société civile russe. Les assassinats et les attentats visant ses journalistes témoignaient du fait qu'ils ne se contentaient pas d'exercer leur métier avec conviction, mais défendaient également des positions clairement affirmées. C'est pour cet engagement en faveur de la liberté d'expression que son rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, avait reçu le prix Nobel de la paix en 2021.

Quelques mois plus tard, j'ai découvert personnellement ce que signifiait appartenir à cette rédaction. En décembre 2021, lorsqu'un agent du FSB m'a contacté à Iekaterinbourg et m'a vivement invité à venir au siège des services secrets pour une «discussion pacifique», j'en ai informé mes collègues de la Novaïa Gazeta. Ces derniers m'ont donné des instructions très claires sur la conduite à adopter: ne faire aucune concession et ne rien signer.

Lorsque j'ai indiqué à l'agent du FSB, au cours de notre conversation téléphonique, que j'avais prévenu la rédaction de cette rencontre prévue, il l'avait soudainement annulée.

Je suppose qu'il voulait faire de moi un délateur, un informateur infiltré dans les milieux de l'opposition. Mais une fois qu'il avait compris que j'étais préparé à cet entretien et qu'il ne pourrait ni m'intimider ni m'amadouer, il avait fait marche arrière. Mais c'était avant le début de la guerre en Ukraine. Aurait-il également reculé aujourd'hui si j'étais resté en Russie? Je suis certain que non.

Le dernier message du journal

A l'été 2022, j'ai quitté la Russie et j'ai suivi ce qui arrivait à la Novaïa Gazeta depuis l'Allemagne. En Tchétchénie, la journaliste Elena Milachina avait été enlevée et violemment passée à tabac. Dmitri Mouratov avait été inscrit sur le registre des «agents de l'étranger».

En avril dernier, les locaux de la Novaïa Gazeta ont été perquisitionnés durant 13 heures. Le journaliste d'investigation Oleg Roldouguine a été arrêté sous un prétexte fallacieux. En octobre, Sergueï Sokolov a lui aussi fait l'objet d'une perquisition. Ce 30 octobre, le journal a publié sur son site internet un article intitulé:

«On nous a tués»

Dans cette déclaration, le journal annonçait:

«Le 9 novembre, nous éteindrons les lumières de notre maison, où nous avons vécu pendant 30 ans, nous couperons les serveurs et nous partirons. Le journal n'existera plus.»

La Novaïa Gazeta désigne clairement les responsables:

«Les autorités et les services secrets russes ont contraint la rédaction à cesser ses activités»

Dans son ultime message, le journal dénonçait la destruction des droits humains, des institutions démocratiques et des libertés individuelles en Russie. Il a écrit:

«Durant toutes ces années, c'est précisément de cela que nous avons parlé. Tant que nous l'avons pu. Merci à tous ceux qui nous ont entendus.»

Ainsi s'achève l'histoire de la Novaïa Gazeta en Russie. Mais sa voix ne s'éteindra pas complètement: une partie de sa rédaction poursuit son travail depuis 2022 en exil en Lettonie, sous le nom de Novaïa Gazeta Europe.

Travailler à la Novaïa Gazeta, c'était vivre le journalisme tel qu'on le voit dans les films et les séries. Une famille, des nuits blanches à la rédaction, des enquêtes dangereuses et, aux murs, les portraits des collègues assassinés après avoir publié des révélations retentissantes. Le journal donnait à ses journalistes le sentiment de participer à une mission importante. Et il continue d'en inspirer beaucoup d'autres.

Les raisons pour lesquelles Vladimir Poutine cherche à détruire ce journal par la répression sont évidentes. Aux yeux du président russe, les mérites acquis dans la défense de la liberté d'expression et de l'humanisme ne valent rien. Poutine ne reconnaît que les exploits militaires accomplis sur le front. Et quiconque serait susceptible d'imposer des sujets critiques dans le débat public est éliminé.

La Novaïa Gazeta était et restera une légende. Merci pour votre travail. (adapt. joe)

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