Annemasse, terminus du tram 17 en provenance de Genève. «J’habite là.» Michel, retraité de 66 ans, montre du doigt un immeuble de moyenne hauteur, avec de grands balcons en bois et un grand pin façon côte balnéaire. «C’est tranquille.» Michel est l'un des rares Annemassiens à avoir voté «socialiste» au premier tour. Cet ancien infirmier, toute sa carrière à Genève avec carte à la VPOD, l’ancien nom du SSP, le Syndicat des services publics, est attaché aux «idées progressistes, non radicales».
«Mes enfants auraient bien voulu que je vote Mélenchon plutôt qu'Anne Hidalgo, mais c’était impossible. Mélenchon soutient Maduro (réd: le président vénézuélien) et il a soutenu Poutine», se justifie Michel.
Comme 15,6 millions de Français, un mauvais score d’audience rapporté aux précédentes éditions, Michel a regardé, mercredi soir, le débat de l’entre-deux-tours. «Emmanuel Macron était d’un bon niveau. Il écrasait Marine Le Pen du fait de ses compétences», a-t-il trouvé. Dimanche, il donnera sa voix au président sortant et non pas à son adversaire, qui «reste une extrémiste».
«Ma femme, je ne sais pas pour qui elle va voter. Elle bosse à la poste, le bâtiment juste là, un peu plus loin. Elle n’a pas les mêmes a priori que moi. C’est lié à son travail, aux populations qu’elle voit dans la journée», confie Michel, tout en sous-entendus. «Moi, ça va bien», ajoute-t-il comme pour équilibrer la balance.
Avec Hayat, on retrouve le réel électoral d’Annemasse, 35 000 habitants. Dirigée par un maire socialiste, la ville haut-savoyarde a placé Jean-Luc Mélenchon largement en tête du premier tour avec 33,85% des voix, devant Emmanuel Macron (26,08%) et Marine Le Pen (16,52%). Employé à 50% dans un commerce genevois, Hayat, la quarantaine, a voté Mélenchon le 10 avril. «Depuis, j’ai arrêté de suivre», dit-elle, plus lassée qu’excédée.
Pour dimanche, «le choix n’est pas fait», lâche-t-elle, comme pour entretenir le suspense, ce pouvoir d’empereur romain bien furtif en l'occurrence.
Bien que Française, son travail en Suisse ne permet pas à Hayat d'accéder à l'aide sociale en France, dit-elle. Un salaire net équivalent à 2000 euros, mais un loyer de 1000. Et pas d'allocation logement, donc.
Voilà deux jeunes, Solène et Farid*, des origines martiniquaises pour la première, la double nationalité franco-algérienne pour le second. «Je suis plutôt d’extrême gauche, tendance Poutou», se présente Camille, réceptionniste dans un hôtel d’Annemasse. Ne s’étant pas inscrite à temps sur une liste électorale, la jeune femme n’a pas pu voter au premier tour et ne pourra pas le faire au second. En tout cas, pas d’hésitation pour Farid, en recherche d’emploi dans la restauration: ce sera Macron, pour faire barrage à Le Pen. «Moi, avec ma double nationalité, ça s’impose», dit-il.
Au coin de l’Hôtel de Ville voilé d’un soleil discret, on croise Jean-Marie, 27 ans, un Franco-Congolais né à Annemasse. «Je me suis abstenu au premier tour. En toute sincérité, je pense m’abstenir au second», annonce-t-il avec le sourire. Le jeune homme considère que les dés sont pipés, que les choix sont faits à l’avance «par de hautes sphères». Il ne se reconnaît ni dans la droite ni dans la gauche, même si Jean-Luc Mélenchon, «idéalement», pourrait lui convenir.
Un emploi de coiffeur, Jean-Marie est aussi «artiste», dans le chant, le RnB, la soul, le gospel. Il a été «leader de louange» au temple évangélique d’Annemasse. Ses propos sur la politique pourraient paraître complotistes. Il s’en défend. Et enchaîne:
La cause de tout cela, «c’est le capitalisme», soutient celui qui se dit anti-masque et anti-vaccin. Si Marine Le Pen devait l'emporter dimanche, la «responsabilité» en incomberait à ceux du «peuple» qui ont voté pour elle, mais aussi à «l’Etat», estime-t-il.
Ce couple traverse la place de l’Hôtel de Ville. Des Franco-Suisses à la retraite. L’accent suisse, mais vivant en France dans une localité proche d’Annemasse. Si tous deux vont donner leur voix à Macron dimanche, leur choix a divergé au premier tour, Sophie* optant déjà pour Macron, quand Charles*, son mari, autrefois dans l’architecture d’intérieur, votait Zemmour.
Charles et Sophie l’affirment: «Certains jours, pas aujourd’hui, on dirait qu’on n’est plus en France à Annemasse». Anciennement dans la sécurité à Genève, Sophie, comme prise de scrupules, ajoute: «Il faudrait pouvoir aider les populations sur place, dans leur pays».
Le ciel est déjà plus clair et l’air plus chaud. La France élit dimanche son président de la République. En pleines vacances de Pâques et pendant le ramadan.
*Prénoms d'emprunt