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Mikhaïl Khodaryonok avait mis en garde contre la guerre en Ukraine.
Mikhaïl Khodaryonok avait mis en garde contre la guerre en Ukraine.screenshot: twitter

Ce Russe avait prédit toutes les erreurs de Moscou avant la guerre

En février, un expert militaire russe a annoncé ce qui se passerait en cas de guerre en Ukraine. Il a mis dans le mille. Il lance, aujourd'hui, un nouvel avertissement à ses compatriotes.
20.05.2022, 06:0720.05.2022, 08:18
Corsin Manser
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Dans la mythologie grecque, il y a le personnage de Cassandre. Cette héroïne tragique avait le don de prédire l'avenir et ses malheurs, mais personne ne l'écoutait. On dit ainsi des avertissements non entendus que ce sont des «appels de Cassandre».

Mikhaïl Khodaryonok est une sorte de Cassandre moderne. L’expert militaire russe a prédit avec précision, dans un article datant du 3 février, ce qui se passerait en cas de guerre d'agression en Ukraine. Mais personne au Kremlin n'a voulu l'écouter. Voici les principaux extraits de l'article, publié trois semaines avant le début de la guerre.

L'essai

Khodaryonok, qui a une longue carrière dans l'armée russe, commence ainsi:

«Certains représentants de la classe politique russe soutiennent aujourd'hui que la Russie est en mesure d'infliger une défaite écrasante à l'Ukraine en quelques heures – voire en des périodes plus courtes – si un conflit militaire doit éclater. Voyons dans quelle mesure de telles déclarations correspondent à la réalité.»

Khodaryonok s’est tout d’abord penché sur l'affirmation de nombreux analystes russes selon laquelle personne ne défendrait le gouvernement ukrainien.

«Affirmer que personne en Ukraine ne défendra le régime revient à ignorer totalement la situation politico-militaire et l'état d'esprit des larges masses populaires de l'Etat voisin. De plus, c'est ouvertement sous-estimer l'ampleur de la haine – qui, comme vous le savez, est le carburant le plus efficace de la lutte armée – dans la république voisine à l'égard de Moscou. Personne n'accueillera l'armée russe en Ukraine avec du pain, du sel et des fleurs.»

Les analystes politiques russes affirmaient «qu'un puissant coup de feu russe détruirait presque tous les systèmes de surveillance et de communication, l'artillerie et les formations blindées», poursuit Khodaryonok. L'ancien colonel n'y croyait guère:

«S'attendre à écraser les forces armées d'un Etat entier avec une seule frappe de ce type, c'est faire preuve d'un optimisme sans limite dans la planification et l'exécution des opérations de combat. [...] Cet arsenal (réd: l'arsenal russe) n'est absolument pas suffisant pour raser un Etat de la taille de la France et de plus de 40 millions d'habitants.»

Dans la communauté des experts russes, on affirmait que la guerre serait extrêmement courte, car la Russie obtiendrait en peu de temps la souveraineté aérienne totale.

«On oublie que les formations armées de l'opposition afghane n'avaient pas un seul avion ni un seul hélicoptère de combat pendant le conflit de 1979-1989. Et la guerre dans ce pays s'est prolongée pendant plus de dix ans. Les combattants tchétchènes n'avaient pas non plus d’avions. Et la lutte contre eux a duré plusieurs années et a coûté à l'armée beaucoup de sang et de pertes.

Les forces armées ukrainiennes, en revanche, disposent d'avions de combat, ainsi que de moyens de défense aérienne.»

Les experts russes estimaient que l'armée ukrainienne était dans un état déplorable. Khodaryonok s'y est fermement opposé.

«Il faut également reconnaître ce qui suit. Si les forces armées ukrainiennes étaient jusqu'en 2014 un fragment de l'armée soviétique, une armée qualitativement différente a été créée en Ukraine au cours des sept dernières années, sur une base idéologique totalement différente et en grande partie selon les normes de l'Otan. [...]

Bien sûr, les forces armées ukrainiennes sont, aujourd'hui, nettement inférieures aux forces armées de la Fédération de Russie en termes de capacités de combat et d'intervention. Personne n'en doute, ni à l'Est ni à l'Ouest.

Mais, cette armée ne doit tout de même pas être sous-estimée. Il faut garder en mémoire les paroles d'Alexandre Souvorov: “Ne méprise jamais ton ennemi, ne le considère pas comme plus bête et plus faible que toi.”

Venons-en maintenant à l'affirmation selon laquelle les pays occidentaux ne risqueront pas la vie d’un seul de leurs soldats pour l'Ukraine. Il convient de noter que c'est probablement le cas. Toutefois, en cas d'invasion russe, cela n'exclut nullement un soutien massif de l'Occident collectif aux forces armées de l'Ukraine, avec des livraisons d'armes, d'équipements militaires et de toutes sortes de matériel. [...]

Les pays de l'Alliance atlantique vont entamer une sorte de réincarnation du programme de Lend-Lease de la Seconde Guerre mondiale, cela ne fait aucun doute. Un afflux de volontaires occidentaux, qui pourrait être très important, n'est pas à exclure.»

Selon Khodaryonok, les spécialistes russes affirmaient que la guerre durerait quelques minutes ou quelques heures. Lui-même s'attendait en revanche à des combats beaucoup plus longs.

«La lutte armée dans les grandes villes ukrainiennes est difficile à prévoir. Il est de notoriété publique que les grandes villes sont les meilleurs champs de bataille pour le camp faible et techniquement moins avancé d’un conflit armé.

L'environnement urbain aide les défenseurs à ralentir les mouvements des assaillants, leur permet de placer un nombre record de combattants par unité de surface et de combler leur déficit en termes de forces armées et de technologie. Et en Ukraine, il y a plus qu'assez de grandes villes, même celles qui ne comptent qu’un million d'habitants.»

Pour toutes les raisons susmentionnées, Khodaryonok est parvenu à une conclusion sans équivoque.

«Le plus important pour la fin: un conflit armé avec l'Ukraine n'est vraiment pas dans l'intérêt national de la Russie à l'heure actuelle. C'est pourquoi il est préférable pour certains experts russes survoltés d'oublier leurs fantasmes haineux.»

Des prévisions vérifiées

Khodaryonok a eu raison sur tous les points. Les Russes ne sont pas accueillis en libérateurs. Au contraire, les Ukrainiens opposent une résistance militaire acharnée. Dans les localités que les Russes ont réussi à conquérir, la population descend régulièrement dans la rue en signe de protestation.

La population de Kherson descend dans la rue contre les occupants russes (photo prise en mars).
La population de Kherson descend dans la rue contre les occupants russes (photo prise en mars).image: keystone

Les Russes ne sont pas non plus parvenus à ce jour à établir une souveraineté aérienne complète. L'espace aérien reste très disputé. Les jets russes évitent de survoler une grande partie de l'Ukraine, car ils craignent ses défenses aériennes.

Les prévisions concernant les livraisons d'armes occidentales et les combattants volontaires se sont également réalisées. Et les Russes ont effectivement du mal à s'emparer des grandes villes ukrainiennes. Pour prendre le contrôle de la ville portuaire de Marioupol, il leur a fallu près de 90 jours, les défenseurs ayant réussi à se retrancher dans une aciérie. Les tentatives de prise de Kharkiv ou de Kiev ont échoué.

L'intervention télévisée

Les «experts russes aux fantasmes haineux» ayant eu gain de cause et l'avertissement n'ayant pas été écouté, la Russie se retrouve depuis bientôt trois mois au cœur d'une guerre sanglante. Et Khodaryonok? Il est toujours là et il continue de mettre en garde ses compatriotes – même à la télévision publique russe.

Dimanche, il n'a pas mâché ses mots dans l'émission «60 minutes». Là où l'on met normalement en garde contre des frappes nucléaires et où l'on dit du mal des troupes ukrainiennes, Khodaryonok a déclaré: «Nous nous trouvons dans un isolement géopolitique total et le monde entier est contre nous, même si nous ne voulons pas l'admettre.» La situation serait «de plus en plus mauvaise» pour la Russie.

Khodaryonok n'a pas seulement analysé la situation actuelle sur le champ de bataille, il s'est également tourné vers l'avenir. En ce qui concerne les tentatives d'adhésion de la Suède et de la Finlande à l'Otan, il a averti qu'il fallait s'abstenir de recourir aux armes.

«Le plus important dans notre métier est de toujours garder son sens du réalisme militaro-politique. Si on néglige cela, la réalité de l'histoire frappe tôt ou tard si durement qu’on le regrette. Quelle est la chose la plus importante à cet égard? Ne pas brandir les armes.»

Il y a une semaine, Khodaryonok était déjà intervenu à la télévision. Il doutait de l'efficacité d'une éventuelle mobilisation, car on ne peut pas fabriquer de nouveaux chars et avions dans l'urgence.

«Ce serait une erreur d'envoyer des gens avec des armes d'hier dans une guerre du 21ᵉ siècle où ils devront se battre contre les armes de l'Otan.»

Vladimir Poutine écoutera-t-il Khodaryonok cette fois-ci? Le fait qu'il ait pu exprimer ouvertement son opinion à la télévision montre en tout cas qu'il y a au moins un peu de place pour la critique en Russie. Mais il se peut également que les mises en garde de Khodaryonok ne trouvent à nouveau pas plus d’écho que les appels de Cassandre.

Traduit et adapté de l'allemand par Tanja Maeder

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