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Attaques de drones en Russie: «L'Ukraine doit faire attention»

Un immeuble de Moscou endommagé par un drone.
Un immeuble de Moscou endommagé par un drone.Keystone
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Attaques de drones en Russie: «L'Ukraine doit faire attention»

Les attaques de drones contre le territoire russe se multiplient depuis le début de la semaine. La spécialiste Ulrike Franke y voit une nouvelle stratégie ukrainienne, au moment où la contre-offensive de Kiev peine à avancer.
01.09.2023, 06:1201.09.2023, 11:58
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Ce n'est pas la première fois que le territoire russe est la cible d'attaques de drones. Pourtant, ces derniers jours, quelque chose semble avoir changé: depuis mardi, le pays est littéralement arrosé par les engins explosifs. Les autorités ont fait état de «tentatives d'attaques terroristes» dans les régions de Moscou, Briansk, Orel, Kalouga, Riazan et Pskov. Ce jeudi encore, Moscou a affirmé avoir abattu trois drones.

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Le Kremlin impute chaque attaque au «régime de Kiev», qui n'en a jamais revendiqué la responsabilité, préférant le plus souvent des formulations ambiguës. L'Ukraine se cache-t-elle vraiment derrière ces incursions? Quel est leur objectif? Pourquoi y en a-t-il autant? Nous avons posé ces questions à Ulrike Franke, spécialiste auprès du centre de réflexion «European Council on Foreign Relations» (ECFR).

Ulrike Franke est experte en politique de sécurité et de défense, notamment en ce qui concerne l'influence des nouvelles technologies telles que les drones et l'intelligence artificielle sur ...
Ulrike Franke.Image: DR

La Russie impute ces attaques à l'Ukraine. Est-il vraiment le cas?
Ulrike Franke: Ce n'est pas certain dans la mesure où c'est une guerre et on ne peut jamais être sûr de rien, mais cela m'étonnerait beaucoup si ce n'était pas le cas. Plusieurs indices confirment cette thèse, à partir du fait que le rythme des attaques a nettement augmenté ces derniers temps. Il s'agit probablement d'un changement de stratégie de la part de Kiev, coïncidant avec les difficultés rencontrées pendant sa contre-offensive. De plus, les vidéos dont on dispose montrent des systèmes utilisés par l'Ukraine.

Existe-t-il d'autres auteurs potentiels?
Au début, lors des premières attaques contre Moscou, la situation était plus floue. Certains observateurs avaient émis l'hypothèse qu'il pouvait s'agir d'opérations menées par des groupes pro-ukrainiens en Russie. Pourtant, la récente multiplication des incursions démontre que ce n'est pas le cas: ces mouvements ne disposent pas des capacités nécessaires à organiser autant d'attaques.

«Cela montre également qu'il ne s'agit pas non plus de mises en scène orchestrées par le Kremlin, ce qui avait également été évoqué dans un premier temps»

Vous parlez d'une nouvelle stratégie. De quoi s'agit-il?
Les drones ont été utilisés depuis le début de la guerre. Ils jouent un rôle très important et sont très présents sur le théâtre des opérations. Des attaques contre le territoire russe ont déjà eu lieu auparavant: en décembre, par exemple, deux bases aériennes avaient été ciblées. Ce qui change, c'est la fréquence. Quelqu'un à Kiev a vraisemblablement décidé d'augmenter énormément le nombre d'incursions. Cela est peut-être lié au fait que la contre-offensive n'avance pas aussi bien que souhaité. De ce fait, les attaques de drones en Russie constituent un deuxième front dans la guerre.

Quels sont les effets de ces attaques?
D'un point de vue militaire, les effets sont limités. Certes, les drones arrivent parfois à endommager des équipements militaires russes; un avion de transport semble par exemple avoir été détruit dans la nuit de mardi à mercredi lors d'une attaque contre un aéroport. D'autres fois, des dépôts de munitions sont visés. Mais l'objectif principal est ailleurs: en ciblant le territoire russe, les Ukrainiens envoient un message clair à la population et aux autorités: la guerre peut revenir à la maison, vous êtes vulnérables chez vous.

«Il s'agit donc d'une fonction avant tout psychologique»

Cette stratégie risque-t-elle d'irriter les alliés occidentaux de Kiev?
Oui, ce danger existe, et l'Ukraine doit faire attention. La ministre allemande des Affaires étrangères a certes affirmé que Kiev a le droit d'attaquer la Russie pour se défendre, mais cela a des limites.

«La plus grande peur des Occidentaux, c'est que l'Ukraine attaque le territoire russe avec des armes occidentales»

Pour l'heure, cela ne semble pas s'être produit, les systèmes utilisés sont de conception ukrainienne. Cela ne veut pas dire que les alliés soient forcément contents de la situation. S'il y a trop d'attaques, cela pourrait devenir problématique. Et si l'Ukraine commence à tuer les civils, elle pourrait perdre le soutien occidental. C'est vrai, la Russie attaque la population ukrainienne, mais l'Ukraine doit éviter qu'une équivalence avec l'agresseur se mette en place.

Dégâts à Moscou.
Dégâts à Moscou.Keystone

Qu'en est-il des victimes civiles, justement?
Il n'y en a pas eu, ou très peu. La Russie l'a affirmé une fois, mais ce n'est pas clair.

Cela pourrait-il être le résultat d'une stratégie délibérée?
La manière dont les dernières attaques contre Moscou se sont déroulées peut le suggérer. Il semblerait que leurs auteurs aient organisé les incursions de façon à limiter le plus possible la possibilité d'avoir des pertes civiles, en ciblant par exemple des quartiers commerciaux et pas des zones résidentielles. Cela dit, ce n'est pas quelque chose que l'on peut totalement éviter. Quand on dirige un drone armé contre une ville, ce scénario ne peut pas être exclu. Il n'empêche: on a vu beaucoup d'attaques, et très peu de victimes civiles. Cela pourrait montrer que les Ukrainiens sont conscients du danger.

Moscou après une attaque de drones.
Moscou après une attaque de drones.Keystone

Comment ces attaques sont-elles organisées, concrètement?
L'Ukraine a développé des systèmes de drones assez performants. Ceux-ci décollent depuis l'Ukraine, dans des zones situées près de la frontière russe. Cette dernière est défendue par plusieurs systèmes anti-aériens. Si les engins arrivent à la franchir, ils peuvent voler sans entraves à travers le territoire russe: la Russie est un grand pays, il est difficile de surveiller toute sa superficie en permanence. Arrivés à proximité de leur objectif, la ville de Moscou par exemple, les drones doivent faire face à une deuxième ligne de défense aérienne. Ceux qui ne se font pas abattre vont ensuite s'écraser contre leur cible.

«Il s'agit de drones kamikazes, qui ne sont dans tous les cas pas censés revenir, ce qui facilite la tâche des attaquants»

Des propagandistes russes ont critiqué l'armée, incapable à leurs yeux de stopper ces attaques. L'armée russe est-elle faible?
Ces attaques sont relativement embarrassantes pour l'armée russe, elles montrent qu'elle n'est pas capable de garantir la sécurité de la population. Mais ce n'est pas très surprenant: comme je l'ai déjà dit, la Russie est un grand pays, c'est difficile d'être partout. Cela ne montre pas que l'armée russe est faible, mais c'est problématique en termes d'image.

Se défendre contre ces attaques est-il difficile?
C'est facile et difficile en même temps. Un drone est plus vulnérable qu'un missile intercontinental, par exemple. Le problème, c'est que les drones attaquent rarement seuls, et il faut être en mesure de les abattre tous. Si neuf engins sur dix sont neutralisés, cela veut dire qu'il y en a un qui atteint sa cible. C'est déjà un succès. Et quand l'Ukraine arrive à détruire des équipements, comme l'avion de transport évoqué plus haut, le succès est énorme, car un avion est beaucoup plus coûteux qu'un drone.

Le rythme des attaques va-t-il continuer d'augmenter ces prochains temps?
C'est probable, car on a vraiment l'impression que l'Ukraine a décidé de passer à la vitesse supérieure. Mais la suite dépendra de plusieurs facteurs: le pays dispose-t-il de suffisamment de drones? Les Occidentaux vont-ils finir par s'énerver? Rien ne peut être exclu.

A propos d'Ulrike Franke
Ulrike Franke est titulaire d'un doctorat en relations internationales de l'Université d'Oxford portant sur l'utilisation des drones par les forces armées occidentales. Elle est senior policy fellow à l'European Council on Foreign Relations (ECFR). Ses domaines d'intérêt comprennent la sécurité et la défense, l'avenir de la guerre et l'impact des nouvelles technologies sur la géopolitique et la guerre.
Des drones kamikazes iraniens sont utilisés par l'armée russe en Ukraine
Video: watson
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