«Les autorités marocaines ne pouvaient ignorer ce qui allait se passer»
Karim* en est certain: le gouvernement marocain n’ignorait rien du mouvement migratoire qui a poussé entre 40 000 et 60 000 de ses compatriotes vers l’enclave espagnole de Ceuta, jeudi et vendredi. Ce trentenaire, marié, père d’une petite fille, joint par téléphone à Casablanca, la ville où il réside, l'assure:
Beaucoup de ces migrants sont arrivés dans le petit territoire espagnol de Ceuta par la mer. Le bilan des victimes ne cesse de s'alourdir. D'abord de 9 morts, il est à présent de 34 au moins, selon les autorités locales. Des décès par noyade.
Le gouvernement espagnol a donné une possible explication au choix de la voie maritime plutôt que celui du passage terrestre: à Madrid, la Cour suprême a statué dans un récent arrêt que les personnes arrivant par la mer sur les côtes espagnoles ne pouvaient pas être renvoyées vers les pays de provenance sans que leurs demandes de séjour aient été examinées, au contraire de celles entrant en Espagne par voie terrestre.
Karim, actif dans la communication digitale, croit détenir une explication supplémentaire.
Au Maroc, on cherche à comprendre pourquoi autant de personnes se sont mises en même temps en route vers Ceuta. Karim avance une hypothèse:
Pourquoi? Karim rapporte ce qui se dit:
Pedro Sanchez y a rencontré le président Abdelmadjid Tebboune. Or l’Algérie et le Maroc sont en bisbille depuis plusieurs décennies sur la question de la souveraineté du Sahara occidental, dont Pedro Sanchez a reconnu la marocanité en 2022. Cette reconnaissance a d’ailleurs été suivie l’année d’après de la signature d’accords entre le Maroc et l'Espagne, par lesquels Rabat s’engageait à empêcher les migrants de s’approcher de Ceuta et Melilla. La visite à Alger, la première d’un officiel espagnol depuis 2020, aurait été mal perçue par le royaume.
Qui sont les Marocains qui ont voulu quitter le Maroc? Karim répond:
«Ils s’imaginent que la vie en Europe est facile»
Ils partaient en Europe, pensant y trouver une vie meilleure. «Certains croient pouvoir être accueillis par des membres de la famille installés légalement en Espagne, en France ou en Italie pour ceux qui veulent aller plus loin que l’Espagne.» Mais leurs attentes sont parfois déçues, relate Karim.
Seuls quelques titres de la presse marocaine francophone titrent en une ou simplement mentionnent sur leurs sites respectifs le drame en cours à Ceuta. Les autres font complètement l’impasse pour laisser la place au discours du roi Mohammed VI prononcé lors de la Fête du Trône. «La presse n’est pas réellement indépendante au Maroc», affirme Karim pour expliquer le silence de certains médias sur les événements survenus dans l’enclave espagnole.
Au terme d’un accord entre Madrid et Rabat, les dizaines de milliers de Marocains bloqués à Ceuta vont être rapatriés au Maroc. «Certains sont déjà revenus. Ce qu’ils ont vu et entendu dans l’enclave ne leur a pas plu, ils ont fait face aux portes fermées et au racisme. Alors, certains disent: "Vive le roi!"»
*Karim est un prénom modifié.
