Comment des milliers de migrants sont entrés en Espagne? Un expert répond
Une rumeur d’ouverture de la frontière à Ceuta pourrait être à l’origine de l’afflux de Marocains par milliers vers cette enclave espagnole située en territoire marocain. Cette explication est-elle plausible?
Philippe De Bruycker: C’est une explication tout à fait plausible. Pour bien comprendre la situation, il faut avoir à l’esprit que ce sont les Marocains qui, paradoxalement, gardent la frontière espagnole. Tout comme ils gardent la frontière au pourtour de Melilla, l’autre enclave espagnole, elle aussi située sur la côte méditerranéenne du Maroc.
Il est donc tout à fait vraisemblable que les autorités marocaines veuillent jouer, à certaines périodes, pour certaines raisons, sur le levier de l’immigration, en l’occurrence illégale.
En 2022, le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez reconnaissait la marocanité du Sahara occidental. En 2023, l’Espagne signait des accords avec le Maroc pour lutter contre la migration illégale. Le 20 juillet dernier, Pedro Sanchez était en visite de travail en Algérie, «ennemie» du Maroc sur la question du Sahara occidental. Le levier migratoire peut-il être un argument de chantage dans les relations diplomatiques?
Dans le cas d’espèce, c’est possible, mais il est impossible de l’affirmer. Ce dont on parle plus généralement dans cet ordre d’idée, c’est de rente migratoire.
En 2020, par exemple, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, avait jugé «inacceptable» le «chantage» de la Turquie, qui menaçait de laisser passer des millions de migrants vers l'Europe si elle n'obtenait pas une aide de l'Union européenne pour gérer le flux de réfugiés syriens. Le levier de la migration peut donc être en effet une forme de chantage en certaines occasions.
Jeudi, Madrid et Rabat ont assuré que les deux pays travaillaient «en coordination», pour assurer «dès que possible, le rapatriement de toutes les personnes entrées illégalement» à Ceuta ces derniers jours. Que faut-il en penser?
En droit de la protection internationale, ce qui compte, c’est le besoin de protection, peu importe le nombre de personnes, faible ou élevé, qui la demande. Le retour au Maroc de ces dizaines de milliers de migrants est peut-être donc dans la logique de rapports cordiaux entre l’Espagne et le Maroc, mais elle n’est formellement pas conforme à la logique juridique. Selon le gouvernement de Pedro Sanchez, ce serait un arrêt rendu le 8 juillet par la Cour suprême espagnole qui aurait incité les réseaux de passeurs à redoubler d’activité.
C’est-à-dire?
Le journal Le Monde que je me permets ici de citer, ajoute, à ce propos, que la haute juridiction se prononçait sur le cas d’un migrant originaire d’Algérie qui contestait sa remise aux autorités marocaines après avoir été intercepté en haute mer en novembre 2024 alors qu’il tentait, avec deux autres personnes, de rejoindre Ceuta à la nage. Elle a estimé que le refoulement immédiat de migrants tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla par la mer n’était pas possible, alors qu’il l’est pour ceux qui passent illégalement la frontière par voie terrestre.
Cette année l’Espagne a achevé un processus de régularisation de plus 500 000 migrants sans-papiers, essentiellement originaires d’Amérique latine. Ce type de décision peut-il créer un appel d’air, qui se vérifierait dans l’actuel afflux de migrants vers Ceuta?
Je ne pense pas que les flux importants de migrants constatés ces derniers jours vers Ceuta soient liés à la politique de régularisation menée par ailleurs par l’Espagne.
Il faut bien voir que Ceuta et Melilla sont deux petits bouts d’Espagne et d’Europe en territoire marocain. Quant à la théorie de l’appel d’air qui suivrait des régularisations de masse, elle n’est pas confirmée scientifiquement.
Cette crise migratoire aux frontières de l’Espagne montre que le Maroc ne parvient pas à retenir ceux qui veulent partir, en particulier une partie importante de sa jeunesse. Comment l’expliquez-vous?
Ce qui donne une forme de société duale entre, d’un côté, des régions désertées et abandonnées, et, de l’autre, les centres touristiques et économiques avec leurs opportunités de travail. L’autre problème caractéristique du Maroc, qui recouvre en partie ce que je viens de dire, est le niveau relativement élevé de sa formation universitaire, mais avec une absence de débouchés sur le marché du travail, ce qui a abouti à la révolte de la Gen Z en 2025. Il y a une inadéquation entre les diplômés qui sortent et les travailleurs dont le marché marocain a besoin.
Le gouvernement italien de droite populiste de Giorgia Meloni dit qu’il faut sortir l’Espagne de Schengen, autrement dit l’exclure de la libre circulation des personnes. Au vu de ce qui se passe, ce gouvernement a-t-il en partie raison?
Tout d’abord, le gouvernement espagnol a le droit, dans le cadre du droit européen, tel qu’il existe actuellement, de mener des procédures de régularisation. Cela fait partie des prérogatives souveraines des Etats membres de l’UE. Ensuite, l’idée que la régularisation, le reproche adressé en creux par Giorgia Meloni à l’Espagne, provoque un appel d’air vers l’UE, pour revenir sur ce point, est à mon sens particulièrement critiquable.
