Les mégafeux «ne peuvent être éteints qu’avec des décennies d’avance»
«On parle rarement d’éteindre un feu, mais de le contenir, de le fixer», nous précise d’emblée Pierre Carlotti, fondateur de la société Aria Firefighting, basée en Corse. Depuis plusieurs semaines, la Gironde en France et la région d’Ávila et de Madrid en Espagne étouffent littéralement sous les flammes de mégafeux. Près de vingt morts et plus de 330 000 personnes évacuées, alors que les pompiers luttent de toutes leurs forces pour venir à bout de l’enfer.
Vendredi dernier, le conseiller à l'Environnement, à l'Agriculture et de l'Intérieur de la Communauté de Madrid a eu ces mots dramatiques, alors que l’incendie n’était plus qu’à soixante kilomètres de la capitale:
Pourquoi certains incendies sont-ils désormais considérés comme impossibles à éteindre? Une question simple, des réponses forcément plus compliquées. «Les incendies sont moins nombreux qu’il y a trente ans, mais beaucoup plus rapides et violents, rappelle Pierre Carlotti. Ce qui rend encore plus difficile et déterminant de s’attaquer aux flammes le plus tôt possible».
Pour cet ancien pilote de chasse, si la France peut compter sur des hommes expérimentés et très bien formés, il manque des ressources pour maîtriser ces fameuses «attaques initiales», au sol, «mais aussi dans les airs».
Johann Georg Goldammer, écologue du feu, considère pour sa part que «face à un incendie d'une telle ampleur, il est impératif d'établir des priorités».
Mais le nerf de la guerre se trouve sans surprise en amont du drame. Et les armes peuvent parfois sembler étonnantes: «Sous un climat méditerranéen, il y a un phénomène que l’on appelle le paradoxe du feu. A trop essayer d’éteindre les feux, on permet à la forêt d’accumuler des combustibles naturels qui amplifient de manière dramatique de futurs incendies incontrôlables. C’est le résultat dû à un manque de gestion du territoire», nous éclaire Boris Pezzatti, collaborateur scientifique à l’Institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) et spécialiste des feux de forêt.
Autrement dit, laisser une forêt brûler de manière contrôlée lorsqu’il n’y a pas de danger peut aussi être une manière de combattre les incendies. «Depuis plusieurs années maintenant, dans les zones méditerranéennes, on a commencé à faire ce que l’on appelle des brûlages dirigés. Des incendies volontaires et contrôlés d’herbes, de broussailles et de litières en forêt, pour créer des zones où les flammes n’ont plus rien à manger ou sont moins intenses, on a des chances d’arrêter la propagation».
S’il semble illusoire d’acquérir un jour un savoir-faire et des outils permettant de venir rapidement à bout des puissants feux de forêt, l’une des armes à notre disposition est notamment une meilleure gestion du territoire, en gardant les activités agricoles qui coupent la continuité des forêts ou du maquis, et une meilleure planification de l’interface forêt-urbain (IFU), «wildland urban interface» (WUI) en anglais, à savoir la zone de transition entre une ville et la nature sauvage.
La solution? «Envisager l’urbanisme en prévision des incendies, mais également repenser les zones rurales, abandonnées au fil des décennies. Nous avons aujourd’hui des surfaces identiques, beaucoup trop étendues et contigües, où le feu peut aisément se propager.» L’expert nous explique que de nouvelles approches émergent, comme celle des «firewise commununities», qui donnent des clefs aux villes, mais aussi à leurs habitants, pour penser terrains et habitations en fonction d’un éventuel incendie.
Enfin, sans surprise, les canicules à répétitions et le changement climatique compliquent tout. Aussi, dans les zones normalement moins touchées par le phénomène, où la végétation est plus luxuriante, comme dans la Gironde ou la forêt de Fontainebleau, on assiste à une augmentation du danger. De plus, même si les écosystèmes méditerranéens connaissent bien le feu, les températures extrêmes actuelles nous introduisent dans ce que l’on appelle les feux de forêt de la sixième génération.
C’est-à-dire qu’en plus d’atteindre une grande vitesse de propagation et une forte intensité, «cette génération est imprévisible et doit composer avec un bouleversement météorologique local qui peut transformer les incendies en tempête de feu, en créant des pyrocumulonimbus».
Autre paradoxe auquel on ne pense pas immédiatement: les périodes pluvieuses ne sont pas toujours une bonne nouvelle en termes de feux de forêt: «Quand il pleut beaucoup dans une région habituellement sèche, la végétation se développe et produit beaucoup de biomasse. Un combustible qui peut donner lieu à des incendies plus difficiles à combattre un ou deux ans après».
C’est d’ailleurs ce qui s’est passé l’année passée, lors des incendies dramatiques en Californie. Quand une région normalement aride et avec un climat méditerranéen passe d’une année très pluvieuse à une autre extrêmement sèche, il se produit un «climate whiplash».
Si l’expert tessinois considère bien sûr que les progrès technologiques sont toujours capitaux pour lutter contre les mégafeux, «seule une gestion intégrale qui investit beaucoup dans la prévention, l’entretien et l’aménagement du territoire peut espérer d’ arriver à maintenir le phénomène sous contrôle». Il rappelle aussi qu’en France, «les incendies ont parfois progressé de dix kilomètres par jour. C’est impressionnant et quasi impossible à combattre à échelle humaine. Reste alors la gestion de l’urgence et l’évacuation de la population».
En Gironde, l’incendie qui a déjà ravagé 42 000 hectares depuis mercredi est «stabilisé», mais n'est toujours «pas fixé», annonçait le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez lundi soir. Les prochaines heures seront donc cruciales.
