Ils sont persuadés que ces stars sont toutes mortes de la même chose
On croyait sincèrement être passés à autre chose. Que la planète avait désormais plus important à penser, faire ou affronter. Qu’on a eu, pardonnez l’expression, notre dose. Six ans après le premier confinement instauré en Suisse, force est de constater que le Covid-19 continue malgré tout de se propager.
En sourdine. Par écrit. Sur les réseaux sociaux.
Et le décès des personnalités publiques demeure l’un des viviers les plus denses en flashbacks chargés de lourds sous-entendus.
Il suffit de jeter un œil sous les articles publiés par les médias du monde entier, sur Facebook, X ou Instagram, pour se rendre compte qu’un certain nombre de citoyens n’a toujours pas digéré le choc de la pandémie: dès qu’une actrice, un chanteur ou un sportif décède, le vaccin est systématiquement incriminé. Comme une évidence. Et c’est encore plus prégnant lorsque cette disparition survient dans la force de l’âge ou de manière jugée «foudroyante».
Décédée le 20 mars dernier à l’âge de 67 ans, l’humoriste et comédienne française Isabelle Mergault, dont la cause de la mort a pourtant été communiquée par les proches (un cancer du poumon qui s’est propagé au foie), en a fait les frais.
Voici quelques exemples:
Son décès n’est pas le seul à avoir été criblé de messages antivax ces derniers jours, puisque ceux, tout aussi récents, du comédien Bruno Salomone et de l’acteur américain Nicholas Brendon n’ont pas été épargnés. Sans doute pour tromper l’algorithme des GAFAM et la vigilance des modérateurs, les mots «Covid-19», «vaccin» ou «pandémie» sont toujours soigneusement évités.
Dans le ton, un étrange mélange de résignation, de paranoïa et d’accusations. Sans grande surprise, ces accusations se retrouvent très vite contrées par d’autres commentateurs, donnant lieu à des passes d’armes interminables et, il faut l’avouer, d’un autre temps.
Pourquoi certains ne parviennent-ils pas à décrocher?
watson a décidé de lancer quelques coups de fil pour tenter de mieux comprendre cette tendance qui refuse de faiblir. Selon Alessandro Diana, vaccinologue et expert pour la plateforme Infovac, il n’est «pas toujours évident d’interpréter les informations scientifiques nécessaires à la compréhension totale d’une pandémie qui a été aussi inédite, rapide et violente» que le Covid-19.
Le vaccinologue explique aussi que la population a tendance à oublier qu’il y a toujours «deux phases d’interprétation dans le domaine de la pharmacovigilance». On parle ici de reporting, puis d’analyses statistiques. Cette deuxième phase, «la plus importante, permet de déterminer s’il existe un lien de causalité, et non une simple association temporelle». Or, «beaucoup s’arrêtent à la première phase, considérant alors que tous les effets secondaires déclarés aux autorités, par le corps médical ou les patients eux-mêmes, sont confirmés par les analyses».
Pour certains, il est ensuite difficile de ne pas tirer des conclusions hâtives, «car il y a bien eu un signal émanant de la santé publique». À titre d’exemple, en 2021, un retraité genevois est mort peu après sa première vaccination, s’effondrant sur le parking juste avant de reprendre sa voiture.
Sa fille, persuadée que son père est décédé d’une réaction allergique, dépensera près de 140 000 francs en frais d’avocat pour tenter d’obtenir gain de cause, relatait la Tribune de Genève en septembre dernier. En vain: «D’un point de vue médico-légal, aucun lien de causalité entre l’injection et le décès n’a pu être objectivé, hormis la relation temporelle», dira le rapport final.
Mourir brutalement quelques minutes seulement après avoir reçu une dose de vaccin contre le Covid-19 rend le doute particulièrement tenace. «Or, cela ne signe pas le lien de causalité, rappelle Alessandro Diana. Ce qui doit arriver, par exemple une crise cardiaque, arrivera. Avec ou sans vaccination.
Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg, interprète cette tendance par le fait que beaucoup de gens, sous-estimant les dangers de la pandémie et ignorant le principe de précaution qui s’appliquait au vu de l’inquiétant remplissage des urgences, «ont été traumatisés par les mesures sanitaires, particulièrement en France. C’est l’une des raisons pour lesquelles, six ans après, on trouve encore ce type de commentaires sur les réseaux sociaux».
Ce grand spécialiste romand des théories du complot évoque lui aussi le «tristement banal» biais cognitif de la «corrélation illusoire», qui revient à postuler un lien entre deux événements concomitants autres que le hasard sans preuves suffisantes, alors que de nombreuses recherches scientifiques montrent que la pandémie n’a pas provoqué de hausse des cancers: «Si le vaccin causait réellement des cancers foudroyants, nous aurions affaire à une véritable explosion incontrôlable de décès dans le monde, compte tenu du nombre de personnes qui ont été vaccinées contre le Covid-19. Or, ce n’est pas le cas».
Pourquoi cette théorie du «vaccin tueur» est-elle aussi endurante sur les réseaux sociaux? Pascal Wagner-Egger constate depuis plusieurs années que le «complotisme est une espèce de pente glissante, un engrenage dans lequel on finit par se radicaliser et adhérer à de nombreuses théories». Cette endurance n’est pas sans danger et risque toujours, six ans après, de «convaincre des personnes qui doutent».
De plus, le fait que de nombreux commentateurs profitent du décès de certains people pour remettre une pièce dans la machine n’est pas un hasard.
Reste la question qui tue: le vaccin contre le Covid a-t-il déjà formellement causé, seul, le décès d’un être humain?
Et c’est amplement suffisant pour «rassasier nos biais cognitifs, amplifiés par les réseaux sociaux», conclut Pascal Wagner-Egger.
Bruno Salomone, Isabelle Mergault et Nicholas Brendon, eux, reposent déjà en paix, sachant qu’ils n’ont pas été victimes d’une «énième piquouse mal dosée», comme le prétendait un certain «GuyFrançais», sur la plateforme X, le 16 mars dernier.
