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France: les commerçants tentés par l'autodéfense risquent gros

Emeutes en France, les commerçants vont-ils sortir leurs armes?
Face aux pillages, certains citoyens français vont-ils être tentés par l'autodéfense?Image: montage watson

Les commerçants en ont-il marre? «L'Etat français craint les citoyens armés»

Après les pillages qui ont secoué la France, certains commerçants pourraient être tentés de se défendre eux-mêmes, quitte à prendre les armes. Un expert décrypte ce phénomène, ses risques et ses enjeux.
23.10.2026, 05:4223.10.2026, 05:42

«On a des couteaux, et pas que...» Quelques jours après les scènes de pillage ayant traversé plusieurs villes de France, le témoignage de ces commerçants parisiens, recueillis par l'AFP, font froid dans le dos — tout en étant compréhensibles. Pour ce couple de restaurateurs, si leur établissement devait être visé par les pillards, samedi prochain, ils n'hésiteraient pas à agir. Et de lâcher:

«Personne ne détruira ce que nous avons bâti»
Un couple de restaurateursafp

Le président des Républicains et candidat à la présidentielle, Bruno Retailleau, a déclaré que «si l'Etat ne parvient pas à protéger les Français, certains d'entre eux auront la tentation de se défendre par eux-mêmes». Celui qui est aussi ancien ministre de l'Intérieur a toutefois dissuadé les commerçants de le faire.

Sept heures d'attente pour la police

Il n'empêche, les commerces ciblés par les pilleurs n'ont pas tous, et de loin, été protégés par la police. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses vidéos montrent des gérants démunis, qui tentent de protéger leurs biens au mieux. Parfois, en subissant des violences: coups de pied ou de poing peuvent facilement pleuvoir.

La plupart des les biens endommagés ou volés ne valent que quelques dizaines d'euros. Mais pas tout le temps: à l'image de cette pharmacienne, qui avait dans un de ses frigos «un traitement à 13 000 euros pour un patient». Résultat? Celui-ci a été «éventré et brûlé». Appelée, la police a mis sept heures à intervenir, selon ce témoignage de Réel Média.

La pharmacienne est dévastée. En commentaire, un utilisateur lâche: «Quand un Etat n’est plus capable de garantir la sécurité des biens et des personnes, c’est une rupture du contrat social qui le lie à ses citoyens». Résultat? Une pluie de likes.

Hausse des achats d'armes

Face à cette situation, certains évoquent la possibilité de s'armer pour se défendre. Selon RTL, la vente d'armes d'autodéfense, comme les sprays au poivre ou lacrymogènes, a été multipliée par 10 depuis le 17 octobre.

Parmi les acheteurs, des commerçants, mais aussi de simples habitants, qui ont peur. «La prochaine fois, ils monteront jusque dans les appartements», a indiqué une témoin des pillages du week-end dernier à notre reporter.

L'ordre public «pas encore assez affecté»

«Il s'agit d'exemples assez restreints, je ne pense pas que des citoyens recourant à l'autodéfense se multiplient ces prochains jours», estime pour sa part Bernard Wicht, expert en sécurité. «Ce type d'émeutes dure habituellement quelques week-ends, puis s'épuise», estime-t-il.

«En l'occurence, l'ordre public n'a pas encore été suffisamment affecté pour voir apparaître ce genre de véritables phénomènes d'autodéfense»
Bernard Wicht

Mais la situation ne va pas s'améliorer pour autant, estime-t-il. «A la longue, l'ambiance risque toutefois de changer. Si la charge sécuritaire qui pèse sur les autorités est trop lourde et que la police n'est plus là pour protéger les citoyens à temps, c'est le signe que l'Etat n'arrive plus à répondre aux besoins de sa population.»

Bernard Wicht
Ancien privat-docent à l'Institut d'études politiques de l'université de Lausanne et actuellement chargé de recherche au Conservatoire National des arts et métiers (CNAM) à Paris, ce spécialiste du monde militaire et de la sécurité est notamment l'auteur de Vers l’autodéfense: le défi des guerres internes ou encore Guerre en Europe: gangs contre milices privées.

Le professeur fait un détour académique: «C'est la thèse du philosophe Thomas Hobbes: l'Etat est le garant de la paix sociale car dans l'état de nature, c'est la loi de la jungle. L'individu cède une partie de sa liberté contre la sécurité et donne à l'Etat le monopole de la violence légitime, théorisé par le sociologue Max Weber.» Mais il y a un mais:

«Lorsque l'Etat ne remplit plus cette fonction et brise cette part du contrat social, l'individu récupère son droit»
Bernard Wicht

De la légitime défense à la case prison

Et ce droit, c'est celui de pouvoir se défendre. «Si la survie économique des commerçants, déjà difficile en ce moment, est mise en jeu, il n'est pas impossible de voir des associations de quartier s'organiser face aux pillards et aux black blocs», analyse le professeur. Il fait le parallèle avec des milices de défense que l'on peut voir aux Etats-Unis, mais avec une différence de taille: «En France, l'Etat craint les citoyens armés et a toutes les chances de venir les sanctionner.»

«Il préférera l'alternative, c'est-à-dire laisser les pillards s'en prendre aux commerces»
Bernard Wicht

Et tant pis pour leurs propriétaires, comme ceux qu'on peut voir en ce moment en pleurs sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, s'ils devaient décider de protéger activement leur commerce, un article de loi sur la légitime défense existe bien dans les textes, mais «sa lecture par les juges est extrêmement étroite», estime Bernard Wicht. Un commerçant armé qui tire sur des hommes cagoulés qui pénètrent de force dans son commerce «a toutes les chances de se retrouver en prison pour homicide».

Et contrairement aux paroles de la Marseillaise et à ce que pourrait laisser entendre l'homme de la vidéo, la France compte assez peu d'armes en circulation. «Les lois sur les armes sont très restrictives en France, même pour les tireurs sportifs. Le pays compte beaucoup de chasseurs, mais leurs armes se trouvent dans les campagnes, où la situation est plus calme.» Et si les narcotrafiquants des banlieues se fournissent sur le marché noir, ce qui n'est «évidemment pas le cas des petits commerçants».

Eviter à tout prix de paraître faible

Mais paraître impuissant sur le plan sécuritaire, cela fait un peu tâche pour une démocratie occidentale. Bernard Wicht rappelle «qu'en France, l'Etat est fort et très centralisé» et doit éviter à tout prix de donner des signes de faiblesse. Résultat? «Lorsque c'est le cas, comme actuellement, il se replie sur sa fonction pénale et carcérale.» On l'a en effet vu avec les condamnations rapides d'émeutiers. Mais une distinction est à effectuer:

«Punir la violence sur le territoire de la République ne veut pas dire que celle-ci est capable de l'empêcher»
Bernard Wicht

Il met en garde: «Si le pouvoir de l'Etat continue à se détériorer, la sécurité va se concentrer autour des sphères du pouvoir et devenir le privilège d'une certaine oligarchie. Les commerçants et autres citoyens ne pourront l'avoir que sous conditions.» Avec comme résultat, que ce soit à nouveau le petit peuple qui trinque.

Manifestations en France: les affrontements en images
Video: watson
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