«Je ne peux pas respirer»: ce meurtre déclenche une crise en Angleterre
La publication, lundi soir, d’une vidéo de près de trois minutes tournée par la police à Southampton, dans le sud de l’Angleterre, a provoqué un tollé.
Ce qui ressemble à la routine déprimante d’une intervention policière nocturne – l’arrestation d’un présumé délinquant, le menottage, la lecture de ses droits – apparaît, compte tenu du contexte, comme un acte impitoyable, voire cruel. Car ce jeune homme, que les agents traînent sur le sol bétonné de l’entrée d’une petite maison de banlieue, est en train de mourir.
Les agents l'ignorent. L'ordre d'intervention qu'ils ont reçu fait état d'une infraction à caractère raciste. Les images de la caméra-piéton montrent d'abord la victime présumée, un jeune Sikh, qui se tient à quelques pas seulement de l'homme qui agonise. Il est impossible de savoir si, et dans quelle mesure, il s'est rendu compte de la gravité de la situation. Le policier qui tient la caméra se tourne à nouveau vers l’homme allongé au sol. «J'ai été poignardé», répète Henry Nowak à plusieurs reprises. Réponse du policier: «Je ne te crois pas.» Les agents ignorent également les appels à l'aide de Nowak, qui répète: «Je ne peux pas respirer» («I can’t breathe»). Puis la vidéo s’interrompt.
D'autre détails ont été révélés lors du procès du meurtrier de Nowak, Vickram Digwa, le sikh prétendument insulté, d’autres détails: peu après ce que l'on voit de la scène rendue publique, les agents ont retiré les menottes et ont tenté de réanimer la victime. Le médecin urgentiste appelé sur place a rapidement constaté le décès.
Dans son jugement, le juge William Mousley a estimé que le policier qui a procédé à l'arrestation a «fait de son mieux dans une situation très difficile» et qu’il avait été trompé par Digwa et son frère. S’adressant à l’accusé, il a déclaré: «Vous avez menti et vous avez fait honte à votre famille, à votre quartier et à votre religion. Vous avez provoqué des tensions ethniques à Southampton.»
Que disent la famille de la victime et le gouvernement?
Mark Nowak, le père de la victime, a appelé le public au calme: «Nous ne voulons pas que la mort d’Henry suscite davantage de haine ou de tensions.» Il a critiqué l’attitude de la police: «Henry n’a pas pu mourir dans la dignité. Il a dit à neuf reprises: “Je n'arrive pas à respirer.” Digwa est entièrement responsable de sa mort, mais la police l’a traité de manière inhumaine et humiliante.»
Le premier ministre Keir Starmer s’est dit profondément bouleversé « en tant qu’homme politique et père d’un fils de 17 ans », soulignant que la police devra répondre à «questions graves». La ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a promis mardi à la Chambre des communes une enquête approfondie et transparente menée par l’IOPC, l’organisme de contrôle de la police. Elle a surtout affirmé vouloir réduire les crimes commis à l’arme blanche, comme l'a demandé la famille.
Sur l’île, la possession d’armes à feu est strictement réglementée, ce qui explique que de nombreux délinquants aient recours à des armes blanches. Le port de couteaux à lame fixe est interdit, mais les sikhs bénéficient d’une exception pour des raisons religieuses: ils sont autorisés à porter le poignard «kirpan» près du corps et dissimulé sous les vêtements, et à condition que la lame ne dépasse pas dix centimètres. L’assassin de Nowak, lui, arborait ostensiblement un poignard cérémoniel doté d’une lame de 21 centimètres.
Quelle est la position de l’opposition?
Le national-populiste Nigel Farage a dénoncé une «rage froide et profonde». Selon lui, des directives policières pourtant conçues pour prévenir les discriminations envers les minorités ethniques auraient fini par engendrer un «racisme antiBlancs». Il a notamment évoqué plusieurs crimes violents commis par de jeunes Noirs, affirmant que certains témoins blancs avaient hésité à s'exprimer de peur d'être accusés de racisme.
En 2017, un agent de sécurité s'est abstenu de contrôler un homme qui lui semblait suspect. Or, cet homme était un kamikaze islamiste qui a ensuite fait exploser une bombe dans une salle de concert à Manchester, tuant 22 personnes et en blessant plus de 1000.
La cheffe de file de l’opposition conservatrice, Kemi Badenoch, critique elle aussi une «politique identitaire néfaste», qu’elle estime avoir été amplifiée par le mouvement «Black Lives Matter» en 2020. Nigel Farage, lui, appelle à «du courage et du sang-froid» plutôt qu’à la colère.
L’appel au sang-froid lancé par Nigel Farage n’a visiblement pas été entendu par tous. Parmi les plus virulents, des figures de l’extrême droite comme Tommy Robinson, proche d’Elon Musk. Après un rassemblement, de violentes émeutes ont éclaté mardi soir près du lieu du crime à Southampton, impliquant plusieurs centaines de casseurs. Des manifestants, parfois cagoulés, ont jeté poubelles, trottinettes électriques et pierres en direction des forces de l’ordre, tout en scandant «Henry, Henry» et en reprenant les derniers mots du mourant: «I can’t breathe». Onze policiers ont été blessés et deux personnes ont été arrêtées. (trad.: mrs)
