L'objectif fondamental de Poutine en Ukraine «reste hors d'atteinte»
Plus de quatre ans après le début de l'invasion russe, la guerre en Ukraine semble dans l'impasse. Pourtant, Vladimir Poutine ne montre aucun signe de recul. La Russie peut-elle encore atteindre ses objectifs? Et à quoi pourrait ressembler la fin du conflit? Analyse avec la spécialiste Hanna Notte.
Les Etats-Unis et l’Iran ont signé, mercredi soir, un accord. Cet accord avec Téhéran pourrait-il influencer la suite de la guerre en Ukraine?
Hanna Notte: Je doute qu'un deal avec l'Iran puisse tenir: il y a encore trop de questions en suspens, notamment en ce qui concerne le programme nucléaire. Mais même si l'accord tient bon, je ne suis pas certaine que Donald Trump ait actuellement l’envie ou l’énergie de se consacrer à la question ukrainienne, ni même qu’il soit en mesure de pousser les parties vers un compromis.
Pourquoi?
D’une part, la situation a changé par rapport à il y a un an. L’Europe et l’Ukraine se sont, dans une certaine mesure, émancipées des Etats-Unis. Donald Trump ne pourra donc pas simplement contraindre Kiev à faire des concessions. D’autre part, il y a la question de sa volonté de s’investir dans une médiation difficile. Lui aussi a désormais compris que la guerre en Ukraine est bien plus complexe qu’un conflit que l’on pourrait régler en 24 heures. L’idée qu’il puisse obtenir un accord de paix – et donc le succès de politique étrangère qu’il espérait – avant les élections de mi-mandat de novembre aux Etats-Unis paraît aujourd’hui plutôt irréaliste.
La guerre en Ukraine dure désormais depuis plus longtemps que la Première Guerre mondiale. Comment résumeriez-vous l’évolution du conflit au cours de ces quatre dernières années?
Sur le champ de bataille, l’équilibre des forces a basculé à plusieurs reprises. Nous sommes désormais dans une phase où l’Ukraine frappe, à l’aide de drones, des villes, des aéroports, des raffineries de pétrole et d’autres objectifs stratégiques à l’intérieur du territoire russe. Sur la ligne de front également, l’usage massif des drones a conduit à l’apparition de ce que l’on appelle une «zone de mort». Les offensives sont devenues extrêmement difficiles à mener.
Autrement dit, la guerre est dans une impasse?
Oui, c’est cela.
Et comment sortir d’un tel blocage?
Vladimir Poutine continue de miser sur une guerre d’usure prolongée qu’il pense pouvoir gagner grâce à ses ressources. Jusqu’à présent, il s’est abstenu de décréter une nouvelle mobilisation massive. Mais on ne peut pas exclure qu’il le fasse si l’évolution militaire l’exige.
Comment la population russe perçoit-elle la situation dans cette cinquième année de guerre?
Les Russes sont désormais touchés plus directement par le conflit. La crise économique persistante et la forte inflation alimentent le mécontentement. Avec les frappes ukrainiennes qui atteignent désormais les profondeurs du territoire russe, il devient plus difficile de maintenir le récit officiel d’une simple «opération militaire spéciale». Cela dit, il n’existe toujours pas d’opposition significative. Il est néanmoins intéressant de constater que, même au sein de l’élite russe, certaines voix commencent à se demander si la Russie est encore capable d’atteindre ses objectifs de guerre par la seule voie militaire.
Et vous, qu'en pensez-vous? La Russie en est-elle capable?
L’objectif fondamental de Poutine est de contrôler le destin de l’Ukraine. A mon avis, il n’est aujourd’hui plus en mesure d’atteindre cet objectif par les moyens militaires.
Est-il convaincu que la Russie progresse sur tous les fronts, comme il l’a récemment affirmé à Saint-Pétersbourg? Se fie-t-il aux rapports embellis que lui transmettent ses conseillers? Ou a-t-il une vision claire de la situation réelle sur le terrain? Nous l’ignorons. Ce que nous savons en revanche, c’est qu’il ne donne actuellement aucun signe laissant penser qu’il serait prêt à engager de véritables discussions sur un cessez-le-feu, et encore moins sur la paix. Surtout tant que la Russie ne contrôle pas l’ensemble du Donbass.
Pourquoi le contrôle du Donbass est-il si important?
A mes yeux, l’étendue exacte du territoire directement contrôlé par la Russie est un élément secondaire. Malgré cela, le Donbass reste crucial. La Russie a déjà accepté plus d’un million de morts et de blessés dans cette guerre et le pouvoir doit pouvoir présenter un résultat tangible à son opinion publique.
Du côté ukrainien, il est en revanche hors de question de céder volontairement ce territoire dans l’espoir de favoriser d’éventuelles négociations de paix. C’est pourquoi cette situation d’impasse risque, pour l’instant, de perdurer.
Théoriquement, Poutine pourrait aussi miser sur une escalade.
Oui. La Russie pourrait intensifier ses attaques contre l’Ukraine, autrement dit faire escalader la guerre sur le plan vertical. Mais elle ne dispose pas vraiment de bonnes options dans ce domaine. En renforçant ses frappes de missiles balistiques, elle chercherait à épuiser les Ukrainiens, mais cela pourrait produire exactement l’effet inverse et ne faire que renforcer leur volonté de résistance. Quant à l’emploi d’armes nucléaires, il comporterait le risque d’une rupture des relations avec la Chine, l’Inde et d’importants partenaires du Sud global. Cela mettrait en péril l’ensemble de l’économie russe et, avec elle, l’économie de guerre.
Lors du sommet du G7, les Etats-Unis et d’autres pays ont décidé de renforcer encore les sanctions contre la Russie dans les secteurs du pétrole et du gaz. Est-ce suffisant?
Fondamentalement, l’Occident fait déjà beaucoup pour nuire à l’économie russe. L’Union européenne vient tout juste d’adopter son 21ᵉ paquet de sanctions.
La flotte fantôme russe en est l’exemple parfait. Elle continue d’opérer, même si les Etats européens s’efforcent de restreindre les importations et exportations russes. Si Poutine joue réellement la montre parce qu’il pense disposer d’une plus grande endurance politique, économique et militaire, alors nous devons nous aussi faire preuve d’endurance dans l’adaptation des sanctions. L’an dernier, nous avons vu que cette stratégie pouvait porter ses fruits: les revenus russes tirés des ventes de pétrole ont reculé de près de 25%.
L’Europe soutient l’Ukraine avec des munitions, des chars et des missiles. Lors du sommet du G7, les chefs d’Etat ont également promis de nouvelles livraisons d’armes pour la défense aérienne ukrainienne. N’est-il pas envisageable que la Russie change de stratégie et attaque des alliés européens?
On ne peut pas exclure que la Russie élargisse géographiquement le conflit et s’en prenne par exemple délibérément à l’industrie de l’armement dans des pays européens membres de l’Otan. Poutine met en garde contre cette possibilité depuis déjà longtemps. Mais ce type d’escalade directe comporterait de grands risques pour la Russie.
Lesquels?
Celui de voir l’Otan réagir de manière unie à une attaque contre un allié. Certes, la confiance dans la cohésion de l’Otan a diminué depuis la réélection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Mais Poutine part probablement malgré tout du principe que les Etats-Unis viendraient en aide aux pays membres de l’Alliance en cas de besoin.
Donald Trump a longtemps été considéré comme un ami de Poutine. Comment leur relation a-t-elle évolué depuis son élection?
Il y a encore un an, Trump reprenait à son compte le récit russe selon lequel l’Ukraine portait une part de responsabilité dans la guerre. Cela rendait Poutine optimiste. Il espérait que Trump pourrait amener l’Ukraine à accepter des concessions territoriales dans le cadre de négociations de paix, c’est-à-dire à renoncer au Donbass. Les tentatives de médiation plutôt peu sérieuses de Trump l’an dernier n’ont toutefois produit aucune avancée réelle. Il y a un an également, Poutine espérait encore que Trump affaiblirait l’Ukraine en réduisant le soutien militaire américain.
Quelle influence la guerre avec l’Iran a-t-elle sur la relation entre Poutine et Trump?
L’attention de Trump était et reste principalement tournée vers l’Iran. On dit généralement qu’une politique étrangère américaine distraite profite à la Russie. Dans ce cas précis, la guerre avec l’Iran a certes apporté certains avantages à la Russie, mais aussi plusieurs inconvénients.
Lesquels?
- Premier avantage: à cause de la guerre avec l’Iran, les prix du pétrole ont augmenté et Trump a assoupli les sanctions énergétiques visant la Russie. La combinaison de ces deux facteurs a amélioré les finances de l’Etat russe – mais pas non plus au point de constituer un véritable tournant.
- Deuxième avantage: les stocks de missiles Patriot du côté ukrainien s’amenuisent, car les alliés des Etats-Unis ont utilisé ces munitions en grandes quantités dans le Golfe. L’Ukraine devrait ressentir cette pénurie dans les prochains mois si la Russie intensifie ses attaques de missiles balistiques.
Et quels inconvénients la guerre avec l’Iran a-t-elle entraînés pour la Russie?
D’une part, l’Ukraine a désormais acquis une expertise considérable dans la défense contre les drones. Après le déclenchement de la guerre avec l’Iran, les Etats du Golfe ont donc noué de nouveaux partenariats avec l’Ukraine afin de profiter de ce savoir-faire. La Russie, qui entretient elle-même des relations étroites avec ces pays, voit naturellement cela d’un mauvais œil. Le second inconvénient est précisément que Trump est accaparé par la guerre avec l’Iran.
Et pour y parvenir, Poutine a besoin des Etats-Unis, prêts à exercer une pression sur l’Ukraine. Or cette pression a complètement disparu ces derniers mois.
Le scénario le plus probable est-il donc aujourd’hui celui d’un gel du conflit?
Oui, à terme. Lorsque le degré d’usure et d’épuisement sera devenu suffisamment élevé des deux côtés, nous pourrions assister à un gel du conflit, à une trêve, mais pas nécessairement à un accord de paix global et durable. Je pense que c’est le scénario le plus réaliste auquel nous devons nous préparer en Europe sur le long terme, pour les prochaines décennies, ou du moins aussi longtemps que Vladimir Poutine restera au pouvoir, y compris sur le plan de la sécurité. (adapt. tam)
