«J’ai vu des morts»: il a risqué sa vie pour entrer en Espagne
Pour Youssef* et ses amis, tout est parti d’une publication Instagram. «C’était le premier ministre espagnol qui disait que les Marocains entrant par la mer à Ceuta ne seraient pas refoulés», raconte le jeune homme de 24 ans habitant Casablanca, la plus grande ville du Maroc, sur la côte Atlantique. On sait à présent qu’il agissait d’une fausse rumeur. Pedro Sanchez n’a jamais fait une telle déclaration.
Ce message Instagram, et d’autres, de même nature, sur TikTok, sonnent la mobilisation générale pour des dizaines de milliers de Marocains qui n’ont qu’une idée en tête: partir. Ils attendaient le signal de départ. Le voici. Alors, ce jeudi 30 juillet, jour de la Fête du Trône en l’honneur de leur roi, Mohammed VI, ils laissent tout en plan et prennent la route du nord, direction Fnideq. La localité jouxte l’enclave espagnole de Ceuta, située face à la Méditerranée, à l’est du détroit de Gibraltar.
«Je suis parti sans rien dire à mes parents»
Il est 16 heures quand Youssef et cinq autres jeunes gens démarrent de Casablanca à bord d’une voiture de location. Ils mettront cinq à six heures pour rejoindre Fnideq.
Il est maintenant 22 heures. Youssef et ses camarades vont marcher deux heures dans une cohue invraisemblable avant d’atteindre le point de passage qui mène à Ceuta par la mer. «Il y avait un monde fou sur la route puis sur la plage, on était plus de 20 000 ce soir-là à vouloir passer la frontière. On pouvait se repérer dans la nuit avec les lumières de Fnideq et de Ceuta. Des policiers marocains nous aspergeaient de gaz lacrymogène pour nous dissuader d’aller plus loin.»
Youssef dit avoir vu un car de la police marocaine brûler.
Heurts à la frontière avec Ceuta
Arrivé au point fatidique, Youssef se retrouve dans un groupe de 500 à 1000 migrants qui, comme lui, rentrent dans l’eau pour la dernière étape, la plus périlleuse.
«Il y avait peut-être 200 mètres à faire à la nage pour arriver à Ceuta, avec un grillage d’environ 50 mètres s’enfonçant dans la mer. Des gens avaient des bouées mais ne savaient pas nager. Ils cherchaient à s'agripper aux nageurs, qui risquaient de couler avec eux dans un mouvement de panique.»
Au bout de l'effort, Youssef parvient à Ceuta. Il y retrouve deux de ses cinq amis partis avec lui de Casablanca. Shorts et t-shirts trempés, lui sans rien aux pieds. Un parcours d’errance commence. Très vite, ils comprennent qu’ils ne sont pas les bienvenus. «Des Marocains installés légalement à Ceuta ont commencé à sortir de chez eux avec des couteaux pour nous dire de retourner au Maroc.»
Dans la garde civile espagnole, une force de police à statut militaire, certains sont d’origine marocaine.
Youssef n’a pas fermé l’œil durant cette première nuit. «Il y avait beaucoup de bagarres. Il fallait être sur ses gardes et surtout être plusieurs. A plusieurs, on risquait moins de se faire attaquer.»
Des sandales récupérées dans la mer
Vendredi, au lever du jour, les trois jeunes gens continuent de marcher dans Ceuta. Youssef récupère une paire de sandales flottant dans la mer. Ils ont faim et soif. «J’avais de l’argent sur moi, que j’avais mis dans une sorte de ballon gonflable pour le passage à la nage. Mais mon téléphone a pris l’eau, il ne marche plus.»
Les trois copains veulent entrer dans un Mercadona, nom d'une chaîne de magasins alimentaires. Ils en sont empêchés. Dans la rue, une personne leur vient en aide.
Sur place, Youssef réussit à joindre ses parents dans un appel vidéo, leur apprenant la nouvelle: il est à Ceuta.
Comme les dizaines de milliers de Marocains qui ont tenté leur chance la semaine dernière, les trois amis vont rebrousser chemin, après s’être fait traiter de «fils de p… par des agents de la garde civile», rapporte le jeune habitant de Casablanca.
«On a quitté Ceuta samedi matin. On est repartis de nous-mêmes, quand on a compris qu’on ne pourrait pas aller en Espagne.» De retour à pied à Fnideq, ils retrouvent la voiture de location, intacte, «d’autres avaient brûlé».
«J’aime le Maroc, mais je veux avoir un travail»
Youssef est marié, sans enfant. En plus de l'arabe, sa langue maternelle, il parle français et anglais. Il a fait des études d’éco-gestion. Il a une licence, obtenue en 2025. Mais l’avenir professionnel est bouché, pour lui comme pour tant de ses compatriotes diplômés.
Youssef remontait d’un café lorsque nous l’avons joint mardi par téléphone. «J’étais justement avec les deux amis de Ceuta.» Il était toujours sans nouvelles des trois autres partis jeudi de Casablanca dans la même voiture.
*Youssef est un prénom d'emprunt.
