«Un jour, le fascisme allemand attaquera militairement la Suisse»
Philipp Ruch, un militant politique controversé qui vient de publier le livre «Der Rückfall» (non traduit), défend une théorie polémique. Dans son ouvrage, l'activiste germano-suisse établit en quoi le parti nazi (NSDAP) d’hier serait l’AfD aujourd’hui et affirme notamment que le fascisme allemand, avec Alice Weidel comme figure de proue, finira par attaquer militairement la Suisse. Entretien.
Vous écrivez dans votre livre: «Le 14 septembre 1930, une petite secte ethnonationaliste composée d’illuminés et d’extrémistes de droite est devenue une grande puissance». Selon vous, le succès des nazis reste pourtant largement inexplicable...
Philipp Ruch: Le point essentiel, c’est que jusqu’en 1930, la majorité des Allemands savait ce que représentait le national-socialisme et qu’il ne voulait pas seulement assassiner ses adversaires, mais aussi toute l’élite politique du pays. En raison de cette barbarie, les nazis sont méprisés en 1928.
Tout indiquait que le parti allait subir une défaite retentissante aux élections de 1930, mais il est devenu la deuxième force politique du pays.
Vous réfutez les explications couramment avancées pour le succès des nazis, mais vous n’apportez aucune réponse au «phénomène Hitler». N’est-ce pas un peu léger?
On pourrait penser que le national-socialisme est l’événement le plus étudié de l’histoire de l’humanité, mais aujourd’hui, la question de savoir ce qui a provoqué le succès du parti nazi en 1930 reste totalement ouverte. Il est important de se repencher dessus, car nous avons cru l’avoir résolue au moyen de mythes et de pseudo-explications en partie inventées par les nazis eux-mêmes.
Vous citez l’humoriste Philipp Simon, qui affirme à propos de l’AfD que «l’ignorance généralisée est le fondement du fascisme». Est-ce là le lien que vous établissez avec notre époque?
Le schéma de l’ascension du NSDAP est à tout le moins comparable. Les chercheurs ont unanimement affirmé pendant des décennies que le Krach de 1929 avait propulsé les nazis au sommet. Nous ne subissons cependant aucune crise économique à l'heure actuelle et l’AfD est proche de la majorité absolue dans deux Länder. Mon livre, «Der Rückfall», constitue une première tentative d’aller plus en profondeur pour montrer que quelque chose ne tient pas dans nos postulats.
Vous employez le mot «nous». Qui désigne-t-il?
Ce «nous» désigne la communauté scientifique. Des historiens américains comme William Sheridan Allen ou Peter Fritzsche, des sommités de la recherche sur la République de Weimar, écrivent toujours en employant ce «nous».
Mon livre tourne autour de cette lacune de la recherche et s’en étonne. Il faudra cependant bien plus de sagesse que ma modeste contribution pour comprendre ce que nous avons réellement sous les yeux.
Pourquoi ne mentionnez-vous pas une seule fois l’AfD dans votre ouvrage?
Parce qu’il est question de quelque chose de plus grand. Après le succès électoral du NSDAP en septembre 1930, la conscience du caractère anti-civilisationnel du parti disparaît. C’est pour cela que le livre s’intitule «Der Rückfall»: il se situe à ce point de rupture. Au fond, il traite de la disparition d’un sentiment naturel, d’une forme de répulsion, envers un parti raciste.
Ne ressentez-vous aucune responsabilité de tirer de vos thèses des conclusions pour notre époque?
Bien sûr que je me pose cette question…
… après presque 400 pages, dans l’«épilogue»…
Avant cela aussi. Si nous disposions aujourd’hui d’une explication intellectuellement satisfaisante de l’ascension du national-socialisme, nous en aurions également une pour Donald Trump ou pour la progression de l’AfD. Nous aurions alors peut-être enfin entre les mains quelque chose qui permettrait de les combattre plus efficacement. Toutes ces manifestations en Allemagne me tapent sur les nerfs. Comme si l’on pouvait faire disparaître le fascisme en manifestant.
Vous réclamez l’interdiction de l’AfD. Le parti nazi avait lui aussi été interdit après le putsch d’Hitler en 1923. Pourquoi une interdiction serait-elle plus efficace aujourd'hui?
La comparaison ne serait valable que si le NSDAP avait été interdit en 1930, après avoir remporté d’immenses succès électoraux. Le regard que les gens portaient sur le parti nazi en 1930 est le même que celui qu’ils portent sur notre NSDAP actuel.
L’AfD est-elle identique au parti d’Hitler?
L’AfD réclame l’exécution de l’élite politique allemande, tout comme le NSDAP. L’AfD veut expulser massivement les étrangers et annuler l’octroi de nationalités allemandes. Ces deux revendications figurent dans le programme en 25 points du parti nazi de 1920, presque mot pour mot. La seule différence est peut-être la suivante: le NSDAP s'était nettement mieux dissimulé que l’AfD.
A la fin, le fascisme allemand attaquera militairement la Suisse. Contrairement à Hitler, un gouvernement de l’AfD ne se laissera pas dissuader par quelques montagnes.
Cette comparaison me semble minimiser le passé. Ne niez-vous pas que nous disposons aujourd’hui d’instruments démocratiques plus puissants, capables d’empêcher un tel scénario?
Nous ne connaissons que le NSDAP d’après 1933 et considérons par conséquent que les comparaisons sont erronées. Nous devons néanmoins comparer l’AfD au parti nazi d’avant 1933.
De hauts responsables de l’AfD annoncent publiquement vouloir supprimer tous les autres partis. La Constitution allemande prévoit la possibilité d’interdire des partis. Mais où est la volonté politique de le faire?
L’AfD prendra-t-elle le pouvoir en Saxe-Anhalt le 6 septembre?
Je ne m’attends pas à ce que cela arrive, mais nous jouons avec le feu. Si un parti allemand d’extrême-droite accède un jour au pouvoir, il ne le rendra plus. Je ne vois pas qui pourrait l’arrêter. Cela se passera comme avec Hitler: tout le monde se prosternera devant lui. Même Chamberlain voulait célébrer Hitler en 1938 comme un homme d’Etat raisonnable, au lieu de le considérer comme l’extrémiste de droite autrichien qu’il était. (trad. btr)
Philipp Ruch: «Der Rückfall: Der rätselhafte Triumph der NSDAP am 14. September 1930». Editions Heyne, 2026.
