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Vladimir Poutine en compagnie du ministre russe de la Défense Sergei Shoigu.
Vladimir Poutine en compagnie du ministre russe de la Défense Sergei Shoigu.image: keystone

Ce qui se cache derrière la mort mystérieuse des oligarques russes

De nombreux riches russes proches du pouvoir sont morts dans des circonstances étranges ces derniers temps. Faut-il y voir la main de Poutine? Décryptage.
23.05.2022, 18:50
Laura Czypull / watson.de

Insuffisance cardiaque, suicide ou chaman? C'est à peu près la liste des causes de décès des riches Russes depuis le début de l'année. Mais souvent, la raison officielle est simplement «inexpliquée».

Des représentants économiques russes ne cessent de mourir dans des circonstances mystérieuses. Les cas se multiplient surtout depuis l'invasion russe de l'Ukraine le 24 février. Dernier en date, le 7 mai: Alexander Subbotin, un ancien cadre supérieur de la société pétrolière russe Lukoil. Il a été retrouvé mort chez un chaman.

En raison de ces circonstances, les experts spéculent sur le fait que la qualification officielle de suicide n'est qu'un camouflage du Kremlin pour dissimuler une opération de nettoyage. Il y a même des suppositions selon lesquelles Poutine lui-même serait derrière ces meurtres.

Ce n'est un secret pour personne que la Russie n'est pas très tendre avec ses critiques. Il y a l'attentat à l'agent neurotoxique Novitchok contre Sergey Skripal, ex-agent des services secrets militaires russes, en 2018. Les attaques toxiques qui ont eu lieu contre le politicien d'opposition Alexeï Navalny, critique du Kremlin, en 2020. Il est clair que toute personne critiquant le Kremlin ou Poutine devrait, par mesure de sécurité, chercher à obtenir une protection personnelle. Cela vaut pour les personnes vivant en Russie ou à l'étranger.

«Ces dernières années, il y a eu à plusieurs reprises des morts subites de ressortissants russes en Russie et à l'étranger. Beaucoup soupçonnent une certaine complicité».
Elisabeth Schimpfössl, maître de conférences à l'université d'Aston et auteur du livre «Rich Russians: From Oligarchs to Bourgeoisie» (Les riches Russes: des oligarques à la bourgeoisie)

Car le séjour dans un autre pays, s'il existe, n'est qu'une solution à court terme pour les opposants au Kremlin. L'entrepreneur russe Oleg Tinkov se trouvait déjà depuis longtemps à l'étranger. Mais après avoir critiqué publiquement la guerre de Poutine contre l'Ukraine, il a engagé des gardes du corps et craint pour sa vie.

Nous avons analysé ce qu'il en est de ces mystérieux décès de riches représentants économiques russes. L’analyse s’est faite en collaboration avec Elisabeth Schimpfössl, maître de conférences en sociologie et politique à l'université Aston de Birmingham, et Fabian Burkhardt, expert en Europe de l'Est à l'institut Leibniz.

Des représentants économiques russes continuent de mourir

Depuis l'invasion brutale de l'Ukraine par la Russie le 24 février, ou juste avant, huit représentants économiques russes sont officiellement morts. Dans certains cas, ils ont été tués. Leurs familles ont parfois subi le même sort. Ce n'est pas clair. La plupart d'entre eux travaillaient dans le secteur énergétique russe.

Le choix des mots est ici décisif: la plupart des rapports mentionnent la mort de plusieurs «oligarques» russes. Pourtant les personnes décédées sont d'anciens top managers ou entrepreneurs de l'économie russe. C'est, en tout cas, ce qu'explique Fabian Burkhardt, spécialiste de l'Europe de l'Est, à watson.

Alexander Subbotin est mort à 43 ans.
Alexander Subbotin est mort à 43 ans.image: keystone

Les oligarques, en revanche, sont la classe des super-riches qui exercent également une influence politique grâce à leur richesse. Selon lui, cela a diminué au cours des deux dernières décennies. Bien que le nombre de milliardaires en dollars possédant une propriété privée ait nettement augmenté en Russie. Elisabeth Schimpfössl explique:

«Ces dernières années, il y a eu à plusieurs reprises des décès de ressortissants russes en Russie et à l'étranger, pour lesquels beaucoup soupçonnent une certaine complicité.»

La cas des chefs des services de renseignement militaires à l'étranger est un exemple. A deux ans d'intervalle, certains d'entre eux sont morts d'empoisonnement ou de prétendues crises cardiaques.

Dernier cas en date: Sergei Choïgou. Le ministre russe de la Défense a été hospitalisé, en mars, pour une grave crise cardiaque. Aux soins intensifs, il a dû être placé sous respiration artificielle. Pas un hasard, selon Schimpfössl: il est possible qu'il ait été empoisonné.

La spécialiste des oligarques ne suppose, toutefois, pas que Poutine lui-même ait quelque chose à voir avec la multiplication des décès mystérieux. Elle affirme:

«Poutine lui-même ne sera pas derrière une éventuelle commande d'assassinats. Ces personnes étaient trop insignifiantes pour cela».

Pas d'assassinat commandité par Poutine

Selon Schimpfössl, ces décès mystérieux pourraient plutôt être le résultat d'une «petite guerre à bas niveau». Elle précise que les structures, en Russie et au Kremlin, sont strictement hiérarchiques. La communication se fait exclusivement au même niveau hiérarchique. Il est donc possible qu'un conflit ait éclaté à un niveau inférieur sans que Poutine ne soit impliqué.

«A l'heure actuelle, rien n'indique que ces décès constituent une série d'assassinats commandités de manière centralisée.»
Fabian Burkhardt, spécialiste de l'Europe de l'Est à l'institut Leibniz

Certes des entrepreneurs russes trouvent la mort de manière douteuse. Mais l'accumulation depuis le début de la guerre d'agression russe en Ukraine est frappante, confirme Schimpfössl. Néanmoins, les décès ne sont pas forcément liés à la guerre.

Il n'est pas non plus possible de confirmer un lien entre les différents décès, seulement de le supposer. Toujours est-il que six des huit personnes décédées travaillaient dans le secteur énergétique russe. La moitié d'entre elles était même directement employée par Gazprom. Burkhardt déclare:

«Pour l'instant, rien n'indique que ces décès constituent une série d'assassinats commanditée de manière centralisée.»

La fréquence des décès plaide pour d'autres raisons

En principe, plusieurs scénarios sont envisageables, explique l'expert. Les tops managers russes ont, en général, un style de vie stressant et «malsain». Des hobbies dangereux peuvent entraîner des accidents. Un stress trop important au travail peut conduire à des crises cardiaques ou à un suicide. Toutefois, la fréquence des cas, tant en Russie qu'à l'étranger, indique que d'autres raisons pourraient être en jeu, explique Burkhardt.

«Jusqu'à présent, il n'existe pas de sources prouvées sur les raisons qui pourraient réellement être à l'origine de cette situation.»
Fabian Burkhardt, spécialiste de l'Europe de l'Est à l'institut Leibniz

Par exemple, les services secrets russes. Il pourrait éliminer certaines personnes parce qu'elles détiennent des informations importantes qui ne doivent pas tomber entre de mauvaises mains.

Ou encore la redistribution de la propriété et des droits de propriété en Russie en raison de la guerre. Elle est déjà à l'origine d'une «dynamique et de luttes de répartition», explique Burkhardt. Cela peut aussi conduire à ce que des concurrents dans le secteur économique s'éliminent mutuellement avec l'aide des services secrets. Pour le moment ce ne sont que des théories, souligne Burkhardt:

«Jusqu'à présent, il n'y a pas de sources prouvées sur les raisons qui pourraient réellement être à l'origine de cette situation.»

Lien possible entre les cas dans le secteur de l'énergie

L'économiste suédois Anders Aslund voit un lien possible, du moins en ce qui concerne les décès de Gazprom. Il dit avoir appris de sources russes que les services secrets russes auraient établi deux listes de noms de cadres du secteur énergétique en Russie. L'une fin 2021, l'autre début mars. C'est ce qu'a déclaré Aslund au New York Post. Et plus encore:

«Poutine finance une grande partie de ses affaires via Gazprom et la banque Gazprom. Et les cadres qui y travaillent savent tout de ce financement secret. Le gaz est le secteur le plus corrompu de Russie.»

Le Kremlin soupçonnerait quelqu'un du secteur de l'énergie de faire fuiter des informations sur des financements.

  • Un financement d'opérations secrètes des services secrets russes.
  • Un financement de l'invasion de l'Ukraine par la banque Gazprom.
Le siège de Gazprom à Saint-Pétersbourg.
Le siège de Gazprom à Saint-Pétersbourg.image: keystone

Anders Aslund croit savoir que les listes auraient été présentées à Vladimir Poutine par le service de renseignement intérieur. Celui-ci aurait autorisé la liquidation de toutes les personnes figurant sur la liste sans y avoir jeté un coup d'œil plus attentif.

Outre les informations, il s'agit donc aussi d'argent, de beaucoup d'argent. Le groupe de réflexion Institut de Varsovie le constate dans un rapport:

«Il est possible que certaines personnes haut placées, liées au Kremlin, dissimulent désormais les traces de la fraude dans les entreprises publiques. Si Gazprom devait connaître d'importants remaniements de personnel au niveau de la direction, cette hypothèse pourrait s'avérer exacte.»

En effet, dès que la police est arrivée sur les lieux du crime, des agents de sécurité de Gazprom ont également fait leur apparition.

Ces morts mystérieuses pourraient être des meurtres. Et de nombreux indices pointent vers la Russie. Mais il est peu probable qu'ils aient été commandités directement par le Kremlin, voire par Poutine lui-même.

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