La Russie a trouvé comment faire parler de ses fausses informations
Des campagnes d'ingérences numériques étrangères visent des candidats à la présidentielle française depuis cet été. Elles mettent en lumière les pratiques de la désinformation russe. Voici un décryptage de ces «modes opératoires informationnels» («MOI», dans le jargon des experts). Elles constituent l'une des facettes des attaques hybrides attribuées à Moscou.
Matriochka
Actif depuis 2023, Matriochka désigne le mode opératoire le plus prolifique avec des dizaines de contenus diffusés par jour, souvent de fabrication grossière. Il tient son nom du terme russe pour désigner des poupées gigognes et s'appuie sur un vaste réseau de faux comptes propageant de fausses informations.
En pratique, les faux contenus sont attribués à des sources d'information légitimes (dont l'identité est usurpée) puis relayés sur X ou TikTok par des comptes «jetables», souvent automatisés. Ces contenus, souvent peu visibles, ne visent pas la viralité: leurs auteurs cherchent plutôt à déclencher des réactions politico-médiatiques.
En raison de son soutien à l'Ukraine, la France fait partie des principales cibles. Elle a notamment été visée lors de l'organisation des Jeux Olympiques en 2024, avec une fausse recommandation de la CIA pointant un risque terroriste élevé.
En août 2026, de fausses vidéos Matriochka ont ciblé l'ancien premier ministre et candidat à la présidentielle, Gabriel Attal, en lui inventant notamment de graves problèmes de santé.
Storm-1516
Storm-1516 est un réseau directement piloté par le GRU, les services secrets de l'armée russe, selon les affirmations d'autorités françaises et de nombreuses sources sécuritaires. Adepte lui aussi des fausses informations relayées par des comptes «jetables», ce mode opératoire s'avère plus sophistiqué selon les experts que Matriochka. Il recourt notamment à des influenceurs rémunérés ou à des deepfakes usurpant des identités.
Actif depuis août 2023 au moins, Storm-1516 est notamment suspecté d'avoir amplifié le phénomène réel des punaises de lit en France ou encore d'avoir diffusé la rumeur infondée d'une implication d'Emmanuel Macron dans l'affaire Epstein. Il a également été mis en cause pour son action dans le cadre de la présidentielle américaine de 2024, des élections fédérales allemandes et des législatives moldaves de 2025. Les dirigeants ukrainiens sont, eux, une cible permanente.
Autres modes opératoires
Une autre campagne russe, baptisée «Doppelgänger» («sosie», en allemand), a fait parler d'elle dès 2022 par la création de sites pirates imitant des médias européens pour diffuser des articles prorusses et anti-occidentaux. De fausses unes de Charlie Hebdo ont ainsi été diffusées sur X ou Telegram, faisant croire à un penchant pro-Poutine de l'hebdomadaire. Une entreprise russe, la Social Design Agency (SDA), a été identifiée dès 2022 comme étant à l'origine de ces contenus.
«Avec l'appui du Kremlin, la SDA a reçu pour mission de mener des opérations d'ingérence pour saper la démocratie et affaiblir le soutien à l'Ukraine», rappelait en mai le ministère britannique des Affaires étrangères. Les experts s'accordent à dire que de nouveaux moyens d'action, plus innovants, pourraient émerger avant l'élection présidentielle française.
Quels objectifs?
Malgré leurs différences, ces techniques diverses poursuivent un objectif commun: saper la confiance envers les médias et les institutions, afin de fragiliser les sociétés démocratiques. La stratégie derrière Matriochka n'est pas de diffuser du contenu pour que les citoyens y croient, mais pour brouiller les lignes entre le vrai et le faux et accaparer l'attention des journalistes et fact-checkeurs, mobilisés pour les vérifier.
C'est la raison pour laquelle des experts de la désinformation exhortent les médias à ne pas donner à ces campagnes la publicité recherchée. Grâce au «succès» d'un faux contenu, ses auteurs «vont retourner voir leur commanditaire pour dire "Regardez, ça a marché. Tel et tel média ont parlé de cette opération. Donnez-moi donc plus d'argent pour refaire ce type d'opération"», souligne Vincent Coquaz, chef adjoint du service Checknews à Libération.
Storm-1516 cherche plus directement «à polariser le débat» public, dans le but notamment de «mettre fin à l'aide occidentale à l'Ukraine», pointait un rapport du ministère des Armées de mai 2025. (afp/vz)
