Pourquoi l'«Etat zombie» russe n'arrêtera jamais la guerre en Ukraine
Le parti d'opposition russe Iabloko, qui milite ouvertement pour la fin de la guerre en Ukraine, a été exclu des élections législatives de septembre à l'issue d'un procès truqué. De nombreux experts et commentateurs y ont vu le signe que le Kremlin craint l'opposition.
Le Kremlin craint aussi le climat critique qui se répand dans le pays, un climat susceptible de pousser de nombreux électeurs dans les bras d'Iabloko
Il craint la lassitude grandissante des Russes face à la guerre. La faim des personnes appauvries. La colère des entrepreneurs qui perdent leurs marchandises lors des attaques de drones ukrainiens contre les entrepôts. Le désespoir des automobilistes qui ne trouvent plus d'essence en raison de la destruction des installations de raffinage. L'agressivité des cadres militaires, témoins du déclin de l'armée russe.
Le règne de Vladimir Poutine sous pression
Il est vrai que la situation dans le pays est plus précaire que jamais. Et, pour la première fois, des voix qui remettent en question la guerre se font entendre non seulement sur Internet, mais aussi sur des chaînes de propagande. De fait, le sentiment de normalité que le Kremlin voulait préserver à tout prix est ébranlé.
De plus, l'économie souffre. Le rouble chute. Le taux d'inflation augmente. Le carburant se raréfie. Les soldats reviennent dans des cercueils. La victoire s'éloigne. La guerre, elle, se rapproche. La peur grandit. Les taux d'approbation de Poutine baissent.
Les élites du pays sont elles aussi vraisemblablement dépitées. Comme le constate le journaliste d'investigation Christo Grozev dans un entretien vidéo:
Cette lassitude face à la guerre, cette critique du Kremlin et ce désespoir général des Russes, de plus en plus manifestes, incitent surtout ici, en Occident, à l'optimisme, voire à l'euphorie. Car Poutine devrait bientôt céder, la pression deviendrait trop forte, le risque d'un soulèvement trop grand, la guerre exigerait donc un coût trop élevé, tant matériel que politique.
Les Russes eux-mêmes voient toutefois les choses autrement: bien que de plus en plus de personnes se montrent hostiles à la guerre, le nombre de ceux qui pensent que la fin du conflit n'est pas en vue augmente. La guerre durerait encore un an ou plus, voire ne se terminerait «jamais».
L'indifférence des élites pour le peuple russe
Lors d'un micro-trottoir réalisé par le portail critique du régime Sota.Vision, un homme répond ainsi à la question de savoir comment il juge l'exclusion du parti Iabloko:
La journaliste insiste, pourquoi donc cette réponse? Le parti aurait tout de même pu participer aux débats à la Douma? «Aux débats?», répond l'interrogé. «Vous voyez, vous trouvez déjà ça drôle vous-même.»
Le Kremlin a-t-il donc peur d'Iabloko et de l'opposition? «C'est étrange», peut-on lire, à juste titre, dans le média d'opposition Republic, «c'est étrange de parler de peur quand l'un des deux camps possède les tribunaux, le parquet et l'ensemble du temps d'antenne, et l'autre, un et demi pour cent aux dernières élections.»
Les Russes savent ce qui est souvent inconcevable pour l'Occident avec sa mentalité foncièrement démocratique: les opinions, les états d'âme, les besoins et les sacrifices de leur propre peuple sont totalement indifférents aux dirigeants russes. Face à la peur, à l'incertitude et à la colère grandissantes, le Kremlin répondra par des répressions toujours plus fortes.
Le peuple ne dispose désormais plus d'aucune influence, et une résistance d'ampleur ne peut pas s'organiser dans cet Etat de surveillance.
Les manifestations n'ont qu'un seul effet: les participants sont arrêtés et parfois même envoyés au front. Les manifestants descendus dans la rue pour Iabloko ont d'ailleurs eu droit à ces menaces. Près d'une centaine d'entre eux ont été arrêtés, y compris des mineurs.
C'est donc vrai: le rejet de la guerre et de la politique de Poutine augmente, mais il reste sans effet. L'économie souffre, mais elle est réajustée, adaptée à la guerre, et l'argent qui manque est puisé dans les réserves, dans les poches profondes des oligarques, ou dans les caisses de pension pas tout à fait pleines.
Aucune victoire en vue, mais les tueries continuent
Les soldats reviennent dans des cercueils, mais les mères qui ont faim se voient offrir de simples indemnités, et de nouvelles mères encore, que ce soit en Bouriatie (réd: une région russe située au nord de la Mongolie) ou en Corée du Nord, doivent dire adieu à leurs fils mobilisés. La victoire s'éloigne, mais, pendant ce temps, le Kremlin peut continuer à couvrir l'Ukraine de destruction et de mort.
Car, malheureusement, la Russie peut encore tenir longtemps dans cet état, jusqu'à épuisement complet de ses ressources, jusqu'à l'asservissement total et l'anéantissement de son propre peuple, jusqu'à la ruine complète de l'Etat. Le champion du monde d'échecs et homme politique d'opposition Garry Kasparov parle à juste titre d'un «Etat zombie», non pas parce que des zombies y vivraient, même si, en Russie, on appelle «zombifiées» les personnes endoctrinées par la propagande, mais parce que l'appareil étatique est intérieurement mort.
Malheureusement, on ne peut pas bien négocier avec des zombies. On ne peut pas non plus attendre qu'ils s'effondrent, épuisés, et deviennent pacifiques. Il faut les repousser. L'optimisme, c'est bien, mais pour l'Ukraine, la défense, c'est mieux.
(trad. ysc)
