Comment l'Ukraine se prépare à «piéger les Russes»
Dans le Donbass, la bataille fait rage autour de la «ceinture fortifiée» de l'Ukraine. Ce week-end, le commandement de l'armée ukrainienne a signalé que l'armée russe avançait vers la ville de Kostiantynivka, dans la région de Donetsk (est). Les Russes auraient recours à des tactiques d'infiltration, c'est-à-dire qu'ils tenteraient, avec de petites unités, de pénétrer derrière les lignes ukrainiennes. Le chef de l'armée, Oleksandr Syrsky, a déclaré que ces tentatives répétées étaient repoussées.
Kostiantynivka se trouve à l'extrémité sud de la ceinture fortifiée du Donbass, dont font également partie les villes de Droujkivka, Kramatorsk et Sloviansk. Au fil des ans, ces quatre villes ont été transformées en positions défensives parmi les plus solidement fortifiées d’Ukraine. Les experts s’accordent à dire que la Russie mettrait des années à s’emparer de ces forteresses et que cela coûterait la vie à de nombreux soldats. Néanmoins, l’Ukraine semble déjà se préparer à la suite de la guerre.
A l’arrière du front, du nord au sud, les travaux de construction de nouvelles fortifications sont déjà en cours. Des dizaines de villes sont fortifiées, sans compter les longues lignes de défense dans les zones rurales, destinées à contenir les futures incursions russes. L’Ukraine a tiré les leçons des erreurs commises par le passé lors de la construction de ces ouvrages. Selon le magazine britannique The Economist, l’Ukraine dispose désormais de la ceinture de fortifications «qu’elle aurait souhaitée en 2022».
Un travail acharné
Selon l'analyste militaire français Clément Molin, l'Ukraine est en train de fortifier au moins 45 villes de toutes tailles à l'arrière de la ligne de front actuelle. L'objectif est de préparer la défense à long terme, écrit Molin sur X. Cela concerne notamment des villes comme Tchernihiv, Kharkiv ou Soumy au nord et au nord-est, la ceinture de fortifications à l'est, ainsi que Dnipro, Mykolaïv et Odessa au sud du pays, et d'autres plus petites localités dans ces régions.
Selon les observations de Clément Molin, l'Ukraine s'emploie à creuser des fossés antichars et à poser des barrières de barbelés et de «dents de dragon» (des structures en béton destinées à empêcher le passage des chars) autour de ces villes et dans leurs environs.
Sur Telegram, des analystes du groupe ukrainien Oko Hora ont ajouté, en référence à la publication de Clément Molin:
Ils précisent que les travaux se sont nettement accélérés depuis ce printemps.
Renforcer les secteurs critiques
Début janvier, The Economist s'est intéressé aux installations défensives autour de la ceinture fortifiée dans le Donbass. Les structures défensives s'y étendraient sur une distance d'environ 200 mètres, selon une structure complexe: une première barrière de barbelés, suivie d'un fossé antichar de deux mètres de profondeur et trois mètres de large.
L'armée ukrainienne 🇺🇦 poursuit la fortification d'au moins 45 villes de différentes tailles pour préparer la défense sur le long terme.
— Clément Molin (@clement_molin) May 3, 2026
Parmi les grandes villes, Odessa, Mykolaiv, Dnipro, Kharkiv, Soumy ou Tchernihiv ont été renforcées.
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La terre excavée pour créer ces fossés est accumulée pour former un remblai défensif, derrière lequel on trouve une deuxième barrière de barbelés, un deuxième fossé antichar et une nouvelle rangée de barbelés. De plus, des «dents de dragon» auraient également été installées en certains points.
Fin avril, l’Ukraine a également annoncé la mise en place d’une ligne de défense continue à plusieurs niveaux entre la «mer de Kiev», un lac artificiel situé au nord de la capitale, et la grande ville de Soumy, au nord-est. Selon le général de brigade Vasyl Syrotenko, cette ligne vise à empêcher la Russie d’établir une «zone tampon» au nord.
Selon la plateforme DeepState, proche de l’armée ukrainienne, les troupes de Kiev construisent également de nouvelles lignes de défense dans le sud-ouest, le long de la Transnistrie, une région séparatiste de la Moldavie. «Un système de fortifications à plusieurs niveaux est actuellement en cours de développement dans la région», indique un message publié sur Telegram. En parallèle, des barrières sont érigées et le réseau de routes de contournement est étendu afin de faciliter les déplacements des unités et de pouvoir déployer rapidement des troupes en cas de besoin.
Orienter et piéger l'ennemi
Le journaliste et analyste ukrainien David Kirichenko souligne également l'existence d'un réseau ramifié de petites positions défensives à travers toute l'Ukraine. Comme il l'écrit pour le groupe de réflexion Atlantic Council:
Plus petites, ces positions sont donc souvent souterraines ou dissimulées par des rangées d’arbres et renforcées par des tirs à distance, notamment d’artillerie. Le principe est le suivant, explique Kirichenko:
L'objectif est ainsi de causer le plus grand nombre de pertes parmi les soldats russes dans une guerre d'usure. Cette stratégie ukrainienne semble porter ses fruits partout où il existe déjà des structures défensives de ce type.
En témoigne cet exemple survenu dans la région de Donetsk en novembre dernier: des dizaines de soldats russes ont tenté de profiter d’une brèche dans la ligne fortifiée ukrainienne. Alors qu’ils s’apprêtaient à franchir cet étroit passage, l'armée ukrainienne a lancé une attaque à l’aide de drones. Les images de l’attaque suggèrent qu’une trentaine de soldats russes ont été tués.
Réinventer la stratégie de défense
Le renforcement des structures défensives ne résout toutefois pas le problème majeur des forces armées ukrainiennes: le manque d’effectifs. Les troupes de Kiev tentent de compenser le nombre insuffisant de soldats grâce à des drones. Selon David Kirichenko, les drones sont «au cœur de la stratégie de défense de l’Ukraine». Et d'ajouter:
L'Ukraine mise donc de plus en plus sur les drones, notamment pour l'approvisionnement de ses troupes, et les positions défensives sont progressivement optimisées pour le déploiement de drones aériens et terrestres. Mais les avancées technologiques ne remplacent pas complètement l'intervention des soldats, selon David Kirichenko:
L’analyste est toutefois conscient que l’Ukraine n’a d’autre choix que de renforcer ses lignes de défense. Il cite à cet égard deux cas où la défense a échoué par le passé. Ainsi, dans la région de Torez et près de Kharkiv, des rotations de troupes ont eu lieu sans qu’il y ait eu suffisamment de temps ou d’équipement pour construire des fortifications. Les unités déployées sur place n’étaient pas préparées lorsque la Russie a attaqué. (trad.: mrs)

