Cette usine irlandaise fournirait un produit essentiel à l'armée russe
Au bout d'un chemin de campagne sur la côte ouest de l'Irlande, un panneau installé devant la plus grande raffinerie d'alumine d'Europe accueille les visiteurs en anglais, en irlandais et... en russe.
Le site d'Aughinish Alumina, sur l'estuaire du Shannon dans le comté de Limerick, emploie environ 500 personnes et se trouve au cœur d'une controverse: le composé chimique qui y est produit est soupçonné de servir notamment à fabriquer l'aluminium pour les armes utilisées dans la guerre en Ukraine.
L'usine appartient au géant russe de l'aluminium Rusal, une société qui, d'après les récentes conclusions des autorités fiscales suédoises, reste sous le contrôle de l'oligarque sanctionné Oleg Deripaska. Mais si l'Irlande, qui a pris début juillet la présidence tournante du Conseil de l'UE, se retrouve exhortée à suspendre ses exportations vers la Russie, les exportations d'alumine ne sont actuellement pas visées par les sanctions de l'Union européenne.
L'entreprise affirme produire environ 1,9 million de tonnes d'alumine par an sur ce site, qui fonctionne depuis 1983. L'attention portée à la raffinerie s'est intensifiée après une enquête publiée en mars par le quotidien Irish Times et le consortium de journalistes OCCRP. Selon cette investigation, la matière première expédiée d'Aughinish vers la Russie est transformée en aluminium vendu à un négociant basé à Moscou qui fournit des fabricants russes d'armement.
Cela a conduit le gouvernement à ouvrir une enquête sur les exportations de l'usine. Selon des données officielles publiées début juillet, la moitié des exportations d'alumine de la raffinerie au premier trimestre étaient destinées à la Russie — contre 43% l'année précédente —, tandis que 40% étaient expédiées vers l'UE. Le dossier a été abordé jeudi lors de la visite à Kiev du Premier ministre irlandais Micheál Martin. S'exprimant à ses côtés, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a salué l'implication de l'Irlande sur ce dossier:
Position «incohérente» de l'Irlande avec la Russie
L'affaire illustre un dilemme pour l'Irlande, prise entre son soutien à l'Ukraine et la volonté de préserver des emplois locaux. Militairement neutre, l'Irlande compte parmi les plus fervents soutiens politiques de l'Ukraine au sein de l'UE et défend les sanctions contre Moscou.
Pour la députée de l'opposition Patricia Stephenson, la position du gouvernement devient de plus en plus difficile à justifier:
Selon cette politicienne irlandaise, le gouvernement devrait travailler avec l'UE afin de trouver d'autres débouchés pour l'alumine produite par la raffinerie, tout en préparant des solutions de secours, notamment la possibilité d'une nationalisation du site.
Des ministres soulignent quant à eux l'importance du site, employeur majeur dans l'ouest rural de l'Irlande et fournisseur essentiel pour les fonderies d'aluminium en Suède et en France, lesquelles approvisionnent ensuite l'industrie lourde européenne.
Les possibles «usages néfastes» de l'alumine en Russie
Entre 2000 et 3000 personnes dans la région dépendent plus ou moins directement de la raffinerie, selon le maire de la ville de Limerick, John Moran. «Mais si les produits finissent en Russie et sont utilisés à des fins néfastes, il faut trouver d'autres marchés», reconnaît-il.
L'attention se tourne désormais vers Bruxelles, après que le Parlement européen a adopté une résolution non contraignante appelant à mettre fin aux exportations européennes d'alumine vers la Russie.
En annonçant les conclusions de l'enquête gouvernementale, le ministre des Entreprises Peter Burke a déclaré vendredi qu'aucun «élément défavorable» n'avait été relevé à l'encontre de la raffinerie. Tout en précisant que l'enquête n'avait pas pu déterminer où était commercialisée l'alumine une fois entrée en Russie, faute de données sur le commerce intérieur russe.
Les conclusions doivent être transmises à la Commission européenne. Dans un communiqué, l'entreprise a proposé de mettre en place une «vérification par une tierce partie indépendante» des flux d'alumine en provenance d'Aughinish, afin de montrer que l'alumine puis l'aluminium qui en est issu «n'ont aucun lien avec la chaîne d'approvisionnement militaire russe».
Edward Burke, analyste en politique étrangère à University College Dublin, dénonce lui la lenteur de la réaction irlandaise. Car quelques semaines après l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, l'Australie a interdit les exportations d'alumine vers la Russie et imposé des sanctions à l'homme d'affaires Oleg Deripaska:
Préserver la raffinerie demeure important, car elle est essentielle à l'industrie européenne. «Mais plus cette situation dure, plus cette contradiction devient politiquement difficile à soutenir», conclut-il.
