Ce «projet barbare» de la Lituanie scandalise la Russie
En tamisant des couches de sol couleur d'argile, des archéologues déterrent soigneusement les ossements de soldats de l'Armée Rouge à Vievis, à l'ouest de Vilnius, sur l'un des nombreux sites commémoratifs créés par Moscou au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
La Lituanie a démantelé la plupart des monuments soviétiques peu après avoir recouvré l'indépendance en 1990, mais ce n'est qu'après l'invasion russe de l'Ukraine en 2022 que Vilnius, proche allié de Kiev, a décidé de replacer les tombes que beaucoup considéraient comme les derniers symboles visibles de la domination de l'URSS. Ce site «servait de moyen de propagande», explique Tadas Simonauskas, chef de l'équipe d'archéologues travaillant sur place.
Parmi les ossements, des bouts tordus d'un tuyau à gaz restent seuls à témoigner d'une flamme éternelle installée à l'époque soviétique pour commémorer ce que Moscou désigne encore comme la «Grande Guerre patriotique». Utilisé pour décrire les combats contre l'Allemagne nazie sur le front de l'Est, ce terme est dénoncé par de nombreux pays postsoviétiques comme une déformation de la réalité de leur occupation par Moscou. Petras Martisius, un retraité rencontré près du chantier, précise:
Il aurait dû être déplacé plus tôt.»
«Désoviétisation» de la Lituanie
Aujourd’hui membre de l'UE et de l'Otan, la Lituanie, qui partage ses frontières avec la Russie et son allié, le Bélarus, craint de devenir la prochaine cible de Moscou alors que la guerre en Ukraine s'enlise dans sa cinquième année.
Peu après le début de cette guerre, le parlement lituanien a adopté la loi dite de «désoviétisation», ouvrant la voie au retrait des derniers monuments soviétiques et au déplacement des tombes.
A l’époque, 157 sites d'inhumation de soldats soviétiques de la Seconde Guerre mondiale figuraient au registre du patrimoine culturel du pays. Certains sites ont vu leur statut de lieux protégés révoqué par Vilnius, statut instauré initialement pour empêcher la Russie de modifier ces lieux sans l'aval de l'Etat. En fait, des représentants russes y venaient pour modifier les plaques commémoratives, en y augmentant le nombre de soldats enterrés, indique Rita Kunceviciene, du ministère de la Culture. Car «plus il y a de soldats morts, plus (Moscou) peut dire que les Lituaniens n'honorent pas leurs "libérateurs"», continue-t-elle.
En juillet 2023, la Lituanie a commencé à déplacer des tombes soviétiques dans le petit bourg septentrional de Pumpenai, puis à Siauliai (nord), et maintenant à Vievis. Les fouilles ont suscité l'ire de Moscou, qui y voit une tentative de réécrire l'histoire et qui a convoqué à plusieurs reprises des diplomates lituaniens pour protester contre un «projet barbare».
Selon un récent rapport de journalistes d'investigation baltes, le Kremlin compte saisir une cour internationale pour discrimination présumée à l'encontre des minorités russes. Le déplacement des tombes soviétiques pourrait, selon les journalistes, faire partie du recours. Journaliste d'investigation de la chaîne publique lituanienne LRT, Indre Makaraityte relève:
La Russie ne goûte pas ces agissements
Moscou accuse la Lituanie et les deux autres Etats baltes, l'Estonie et la Lettonie, qui ont pris des mesures similaires, de discriminer la culture russe et de commettre une infraction pénale au regard du droit russe. De son côté, la Lituanie a protesté contre la destruction récente en Russie de monuments dédiés aux dizaines de milliers de personnes déportées en Sibérie, ainsi qu'aux victimes baltes et polonaises de la terreur stalinienne.
Le déplacement des dépouilles, qui seront réinhumées dans un proche cimetière orthodoxe à Vievis, est autorisé par la Convention de Genève, a indiqué le ministère lituanien des Affaires étrangères. L'article 17 de la Première Convention de Genève prévoit la possibilité d'exhumer des morts afin notamment «d'assurer l'identification des cadavres, quel que soit l'emplacement des tombes» et leur restitution éventuelle.
Dans l'enceinte de l'église jouxtant le site d'inhumation de soldats de l'Armée rouge à Vievis, la tombe d'un prêtre lituanien rappelle qu'il avait été envoyé dans les goulags staliniens en 1950. A peu près au même moment où le monument soviétique fut érigé à proximité. Vaidas Andriejauskas, habitant de la petite ville voisine d'Elektrenai, est satisfait du sort réservé à ces sépultures:
Nous reconstruirons un petit monument pour les soldats au cimetière, nous ne détruisons pas les traces de leur existence.»
