«C'était la guerre des étoiles»: l'Ukraine frappe fort en Crimée
Kiev tente d'isoler la péninsule de Crimée annexée par Moscou en frappant les routes d'approvisionnement et les infrastructures énergétiques russes, une opération aux conséquences immédiates selon des témoignages recueillis par l'AFP, mais à la portée incertaine.
Signe flagrant de l'impact des frappes de drones ukrainiens, le gouverneur installé par Moscou a annoncé jeudi des coupures d'électricité dans toute la péninsule. Svetlana - son prénom a été changé pour des raisons de sécurité - vit actuellement à Feodossia, dans le sud-est de la Crimée. Au cours de récentes frappes nocturnes, elle dit avoir cru mourir:
Depuis mai, l'armée ukrainienne, grâce une évolution technologique de ses drones, est parvenue à détruire des dizaines de camions-citernes et de véhicules militaires empruntant, dans le sud de l'Ukraine sous occupation russe, la route vers la Crimée.
Les forces ukrainiennes ont aussi bombardé des infrastructures énergétiques et des nœuds logistiques dans cette presqu'île bordée par la mer Noire. La Crimée est particulièrement importante pour le Kremlin: l’armée russe y compte de nombreuses bases et, depuis son annexion en grande pompe en 2014, c'est un symbole politique très fort pour le président russe Vladimir Poutine.
L'Ukraine redouble la pression sur la Crimée
Les bombardements ukrainiens ont contraint les autorités russes à suspendre la vente de carburant aux particuliers dans la péninsule mais également à annuler toutes les colonies de vacances qui y étaient prévues pour cet été.
Ioulia, une habitante âgée de 23 ans de Simféropol, la capitale de la Crimée, confirme qu'il n'est plus possible d'acheter de l'essence mais qu'il est encore possible de s'y déplacer en car entre les villes. Les prix des taxis, quant à eux, ont «fortement augmenté», raconte-t-elle. Et les frappes ukrainiennes ont une incidence réelle:
Selon elle, des conséquences économiques se font déjà sentir et certains de ses amis, qui travaillent dans le secteur du bâtiment, n'ont plus de commandes, alors que c'est la haute saison en Crimée, très prisée des touristes russes.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé que cette campagne d'étranglement, «soigneusement calculée», visait à créer «les conditions» qui forceront «la Russie à choisir la paix».
La mise en place du régime de «situation d'urgence» doit permettre de débloquer plus de moyens et prévoit théoriquement aussi la possibilité de mettre en place des restrictions visant la population locale.
«Le cadre juridique de la situation d'urgence permet de régler avec une rapidité maximale les questions liées au maintien du fonctionnement de tous les secteurs essentiels», a assuré vendredi le gouverneur nommé par Moscou, Sergueï Aksionov, sur Telegram. En ajoutant: «Je ne peux dire exactement combien de temps cela prendra, ni divulguer publiquement le plan d'action spécifique. Toutefois, nous agissons.» (ats/hun)
Les négociations pour mettre fin à plus de quatre ans de combats en Ukraine sont au point mort. Sur les réseaux sociaux, des habitants de la Crimée ont déploré les pénuries. D'autres ont même critiqué l'armée.
Un célèbre artiste, Vadim Tsyganov, un soutien affiché de Vladimir Poutine, de l'annexion de la Crimée et de l'invasion de l'Ukraine depuis février 2022, a déploré dans une vidéo le «blocus énergétique» de la péninsule et le manque d'efficacité de la lutte contre les drones ukrainiens. «Des temps durs attendent les Russes», a-t-il mis en garde, appelant à «commencer à se battre pour de vrai», tout en assurant que Moscou «vaincra». Tatiana Kastoueva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie à l'Institut français des relations internationales, décrypte l'opération:
Mais, pour la chercheuse, il est possible que le cycle actuellement observé dans la guerre, plus favorable à l'Ukraine, soit suivi d'un autre où Moscou durcira encore ses frappes «pour faire plier les Ukrainiens». Le Kremlin, souligne-t-elle, ne veut «pas lâcher non plus» et abandonner des territoires, dont la Crimée, considérés comme conquis pour toujours.
Mais, selon Tatiana Kastoueva-Jean, les bombardements ukrainiens risquent aussi d'alimenter en Crimée une «animosité» envers Kiev. D'un point de vue militaire, les succès des récentes frappes ukrainiennes, dans cette péninsule et en Russie, montrent que l'Ukraine peut reprendre l'initiative, perdue depuis l'échec de sa contre-offensive de l'été 2023.
L'expert militaire Stéphane Audrand, chercheur associé à l’Ifri, affirme que Kiev pourrait annuler «l'intérêt» de la Crimée pour l'armée russe si «les unités sur place ne peuvent plus produire d’effets militaires positifs». Reste à savoir, selon lui, si les Ukrainiens auront ensuite «la capacité à agir au sol pour exploiter cet ascendant favorable». Par le passé, ils ont déjà réalisé en Crimée des opérations commando terrestres, très limitées.
Selon Stéphane Audrand, il faut aussi se demander si «les Russes réussiront à reconstituer des défenses antiaériennes capables de trouver une parade» et si les Ukrainiens pourront maintenir leur «effort de production» de drones. Maria, une Criméenne vivant à Moscou, dit pour sa part réfléchir encore à se rendre sur la presqu'île en août, comme si de rien n'était: «Je verrai en fonction de la situation». De Simféropol, Ioulia assure, quant à elle, que la jeunesse criméenne ne «prévoit pas de partir» et que «personne ne me chassera d'ici».
