L'armée de Poutine s'épuise et mise sur une nouvelle stratégie
Moscou perd des dizaines de milliers de soldats sans réaliser d'avancée décisive pour autant. Bien au contraire. Pour Vladimir Poutine, le bilan militaire du mois d'octobre est désastreux: selon l'état-major ukrainien, 54 400 Russes ont été tués ou grièvement blessés. Si ces chiffres sont exacts – ils restent difficilement vérifiables –, ils représenteraient un niveau historique, supérieur à n'importe quel autre depuis le début de la guerre en 2022.
L'évolution de la situation sur le front n'est guère plus favorable à Moscou. Selon les calculs de l'Institut américain pour l'étude de la guerre (ISW), le Kremlin a perdu 27,29 kilomètres carrés en octobre. Si son armée a conquis du terrain à certains endroits, elle en a cédé davantage ailleurs. Pour le deuxième mois consécutif, le bilan s'avère donc négatif. Même dans la région très disputée de Donetsk, la Russie a dû reculer.
Moscou concentre désormais une part croissante de ses attaques sur l'espace aérien ukrainien. La Russie multiplie les vagues de drones et de missiles, toujours plus massives, en ciblant principalement les infrastructures énergétiques.
Le ciel, véritable champ de bataille
La nuit de lundi à mardi en a fourni une nouvelle illustration. Selon Volodymyr Zelensky, Moscou a lancé 289 drones, 17 missiles balistiques et 59 missiles de croisière. Des centrales électriques et des postes de transformation ont été touchés. Trois des cinq centrales thermiques du fournisseur privé d'énergie DTEK ont dû interrompre leur production d'électricité. Des coupures de courant ont frappé Kiev et au moins six autres régions. Des installations ferroviaires ont également été endommagées.
Selon l'ISW, ces attaques traduisent une nouvelle stratégie du Kremlin. Pendant longtemps, Vladimir Poutine a misé sur une progression constante de son armée sur le front, dans l'espoir que les Occidentaux finissent par se lasser de soutenir Kiev. Mais les contre-attaques ukrainiennes et les lourdes pertes russes ont, pour l'instant, fait échouer ce plan. D'après l'institut, Moscou cherche désormais à rendre la vie des civils insupportable par des frappes à longue portée, afin de contraindre Kiev à faire des concessions pendant l'hiver.
Pour y parvenir, la Russie recourt de plus en plus à de nouveaux modèles de drones. Selon l'état-major ukrainien, 6473 engins à longue portée de type Shahed et Geran ont été lancés en octobre. Les modèles équipés de moteurs à réaction sont de plus en plus utilisés. D'après l'ISW, ils peuvent atteindre 600 kilomètres à l'heure, ce qui les rend plus difficiles à intercepter par les drones ukrainiens. D'autres engins permettent à Moscou de préserver ses missiles classiques pour de futures attaques.
La défense ukrainienne a gagné en efficacité à ce niveau. En octobre, elle affirme avoir intercepté environ 66% des variantes rapides du Shahed et 89% des modèles plus lents. Mais quelques frappes suffisent à paralyser les réseaux électriques. Le manque de missiles intercepteurs capables d'abattre les engins balistiques est particulièrement préoccupant: sur les 17 tirés mardi, l'Ukraine affirme n'en avoir détruit que trois.
La Russie attaque également plus souvent en journée. L'ISW a recensé au moins dix vagues de ce type en octobre. Les alertes aériennes peuvent alors paralyser les entreprises et les transports, même en l'absence d'impacts directs, et ainsi pénaliser l'économie.
De son côté, l'Ukraine frappe des cibles situées loin derrière les lignes russes. Dans la nuit de lundi à mardi, une raffinerie de Iaroslavl a pris feu, selon les autorités russes. Ces attaques visent à perturber l'approvisionnement en carburant de Moscou et à réduire les recettes qui financent sa guerre.
Tentatives de percer le front
Malgré ce changement de stratégie, les combats terrestres se poursuivent pour chaque kilomètre de terrain. Selon l'ISW, le principal objectif du Kremlin reste la ceinture défensive ukrainienne dans la région de Donetsk. Cela comprend les villes de Kostiantynivka, Droujkivka, Kramatorsk et Sloviansk. D'importantes voies de ravitaillement traversent ces localités. Moscou cherche à encercler la défense adverse pour la contraindre à battre en retraite.
La Russie a concentré une grande partie de sa 41e armée près de Dobropillia, au nord-ouest de Pokrovsk. C'est là que se trouverait également environ un tiers de son unité spécialisée dans les drones, baptisée Rubikon. De petits groupes d'infanterie s'infiltrent par les brèches dans les lignes ukrainiennes. Mais malgré des avancées locales, ils n'ont récemment pas réussi à prendre durablement position dans Dobropillia même. Début novembre, l'état-major ukrainien n'a recensé que treize attaques dans ce secteur, soit le niveau le plus bas depuis début août.
La ville devait constituer le point d'appui occidental d'une manoeuvre d'encerclement en tenaille. Mais même sa prise ne dégagerait pas la route vers Kramatorsk. La Russie devrait encore progresser loin vers le nord et sécuriser de longues lignes de ravitaillement. Or, selon l'ISW, son armée ne dispose actuellement pas des capacités nécessaires pour mener rapidement des opérations de grande envergure.
Le piège ne se referme pas
Selon l'ISW, la zone nord de l'encerclement a déjà échoué. Moscou comptait franchir le Siversky Donets en passant par Lyman pour menacer Sloviansk. Mais l'opération ukrainienne «Vivaldi» a permis d'éliminer presque entièrement les Russes au nord de Lyman. Moscou poursuit ses attaques et a transféré des renforts depuis le secteur de Koupiansk. L'ISW n'a toutefois confirmé aucune nouvelle conquête territoriale dans cette zone récemment.
La progression russe marque également le pas à l'est de Sloviansk. Les contre-attaques ukrainiennes près de Raï-Oleksandrivka mettent les troupes adverses sous pression. Dans le même temps, Moscou attaque les voies de ravitaillement vers Kramatorsk à l'aide de drones et de tirs d'artillerie. La ceinture défensive tient toujours, mais ses accès demeurent disputés.
La situation est plus préoccupante à Kostiantynivka. Selon les analyses de l'institut, les soldats russes ont progressé dans un peu plus d'un tiers de la ville, certains ayant même avancé au-delà. L'Ukraine conserve toutefois des positions. En avançant vers Droujkivka sans contrôler entièrement Kostiantynivka, les forces russes s'exposent et mettent leur ravitaillement en péril. Cela laisse à Kiev du temps pour renforcer ses lignes de défense plus en retrait.
Pas de percée non plus dans le sud
Dans la région de Zaporijjia, le Kremlin cherche à relier ses avancées près de Houliaïpole et d'Orikhiv, avec pour objectif à long terme de menacer la grande ville de Zaporijjia. Les forces russes ont récemment gagné du terrain près d'Orikhiv, sans toutefois réussir à percer les lignes ukrainiennes. Les contre-attaques près d'Oleksandrivka mobilisent également des troupes.
Kiev mène, elle, l'opération «Veles» près de Koupiansk. Elle a interrompu un itinéraire passant par un pipeline que les soldats russes utilisaient pour progresser. Selon l'ISW, les attaques le long de la rivière Oskil ont diminué. Dans la région de Soumy, la Russie continue de chercher à étendre sa «zone tampon» le long de la frontière. Jusqu'à présent, elle n'y est parvenue que ponctuellement.
Mais Kiev aussi manque de soldats. Selon l'agence Associated Press (AP), certaines unités déployées sur le front ne disposent que de la moitié de leurs effectifs théoriques. Faute de relève, de nombreux militaires doivent rester en opération pendant des mois. Les drones facilitent la défense, mais ne remplacent pas l'infanterie.
L'Ukraine parvient à stopper les avancées russes, sans toutefois pouvoir transformer ses succès en offensives de plus grande ampleur.
Jusqu'aux négociations d'Abou Dhabi
Des représentants ukrainiens, russes et américains doivent se retrouver les 10 et 11 novembre à Abou Dhabi pour des négociations. Kiev souhaite discuter d'un cessez-le-feu mutuel concernant les attaques contre les installations énergétiques, de la sécurisation des transports en mer Noire et d'un échange de prisonniers. Les Etats-Unis veulent également aborder la désescalade et les garanties de sécurité. Moscou envoie Vladimir Medinski, conseiller de Vladimir Poutine.
Pour l'heure, tout se joue sur la capacité de chaque camp à tenir dans la durée. La Russie peine à remplacer ses lourdes pertes, tandis que Kiev a un besoin urgent de soldats et de missiles intercepteurs. La possibilité pour l'un des deux d'obtenir des concessions à Abou Dhabi dépendra aussi de la capacité de l'Ukraine à résister durablement aux attaques contre ses infrastructures énergétiques.
Mardi, à Berlin, Volodymyr Zelensky a résumé ce dilemme en ces termes:
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)

