International
Russie

La propagande russe instrumentalise des manifestations en Ukraine

Que s'est-il réellement passé? Et qu'est-ce qui relève de la mise en scène et de la propagande?
Que s'est-il réellement passé? Et qu'est-ce qui relève de la mise en scène et de la propagande?t-online

Ce que cache la «chambre de torture de Zelensky»

Une vidéo montrant un adolescent de 14 ans bouleversé, à la sortie d'une maison abritant des soldats ukrainiens, a fait le tour des réseaux sociaux. La Russie s'en est emparée pour dénoncer une prétendue prison secrète. Mais derrière ces images se cache une réalité bien différente, sur fond de mobilisation forcée, de manifestations et de désinformation.
06.11.2026, 17:0106.11.2026, 17:01
Lars Wienand / t-online
Un article de
t-online

Tout est parti de publications sur les réseaux sociaux. Celles-ci affirmaient que des membres de la Garde nationale ukrainienne étaient détenus et torturés dans une maison privée ressemblant à une villa, à Petropavlivska Borchtchahivka, une ville de 6000 habitants. Des manifestations ont alors éclaté, au cours desquelles des véhicules de police ont été endommagés et plusieurs personnes blessées.

Mais c'est surtout une scène qui allait avoir un retentissement bien plus important: un adolescent de 14 ans, visiblement bouleversé, a été escorté hors de la propriété, enveloppé dans une couverture. Une image qui a fait le tour du monde et déclenché la machine propagandiste russe.

Alina Lipp, propagandiste pro-Poutine installée en Russie, a affirmé qu'un «véritable camp de concentration pour les objecteurs de conscience et les déserteurs» avait été découvert. Alice Weidel, coprésidente du parti allemand d'extrême droite AfD, a quant à elle relayé une publication évoquant une «chambre de torture» de Zelensky. Elle a exigé que le gouvernement allemand se saisisse de la question.

L'agence de presse officielle russe Tass est même allée jusqu'à affirmer que le déplacement du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Berlin, mardi, était lié à cet incident. Citant un député ayant fui l'Ukraine, Tass a rapporté que le président avait quitté son pays «en raison des manifestations contre une prison secrète près de Kiev». Le responsable politique cité, Artem Dmytrouk, a parlé du «défi le plus dangereux pour le régime». Mais que s'est-il réellement passé? Et qu'est-ce qui relève de la mise en scène et de la propagande?

Une prétendue urgentiste avait appelé la police

Scène 1: Lundi, vers midi, une femme vêtue d'une tenue de médecin urgentiste est agenouillée devant un policier. Elle le supplie et lui crie qu'elle doit entrer dans la maison. C'est elle qui a appelé la police, et un vidéaste diffusant des images en direct l'accompagne. Elle affirme que 40 personnes sont retenues prisonnières à l'intérieur, que certaines ont été battues, que l'une d'elles souffre d'une fracture de la colonne vertébrale et que d'autres présentent des nécroses, soit des tissus en train de mourir.

Derrière elle se trouve une ambulance du service de secours privé Med-Prestige. La femme prétend en être la responsable. A ses côtés se tient un homme également vêtu d'une tenue de secouriste. Elle s'en prend verbalement au président Volodymyr Zelensky et montre une vidéo aux policiers qui refusent de la laisser entrer.

Ce que cette scène ne montre pas: Le service de secours Med-Prestige n'est plus actif depuis 2023. L'entreprise avait vendu cette ambulance en 2024, à condition que son nom en soit retiré, a expliqué son fondateur au média d'investigation ukrainien «slidstvo.info». La femme qui se présentait comme la responsable de Med-Prestige s'appelle Valentina Moloda. Elle est chirurgienne esthétique.

Les médias ukrainiens ont également identifié l'homme vêtu d'une tenue de secouriste qui l'accompagnait: il ne disposerait d'aucune formation médicale. Selon les services de sécurité ukrainiens, il s'était déjà rendu sur place la veille de l'incident pour effectuer des repérages.

Il est par ailleurs établi que la prétendue urgentiste avait participé à des appels à manifester sous le slogan «L'Ukraine veut la paix, nous sommes pour la paix», relayés par des chaînes et médias russes. Après s'être retrouvée seule à plusieurs reprises sur la place Maïdan, elle s'était plainte, dans une vidéo publiée le 4 octobre, que les Ukrainiens avaient apparemment besoin d'être payés pour manifester.

Une vidéo montrant un possible appel à l'aide depuis la maison

Scène 2: Valentina Moloda a montré à plusieurs reprises une vidéo aux policiers présents devant la maison, dans l'espoir de les convaincre de la laisser entrer. Les personnes rassemblées devant le bâtiment lundi soir connaissaient probablement elles aussi cette vidéo, largement diffusée sur les réseaux sociaux. On y voit un homme présentant un hématome à l'œil, qui chuchote face à la caméra dans une pièce sombre. Il s'agirait d'un déserteur ayant réussi à envoyer la vidéo à son épouse. Selon la fausse urgentiste, cette dernière l'aurait ensuite alertée et appelée à l'aide.

Cet appel à l'aide présumé semble avoir attisé la colère des personnes rassemblées devant la maison. Des femmes qui pensaient que leurs compagnons se trouvaient à l'intérieur ont exigé de pouvoir entrer. Sur les réseaux sociaux, des publications affirmaient également qu'une personne était morte dans le bâtiment.

Ce que cette scène ne montre pas: Une vingtaine de personnes se trouvaient dans la maison, parmi lesquelles quatre hommes qui ont ensuite été conduits à l'hôpital à leur demande. Selon plusieurs journalistes, d'autres hommes sortis du bâtiment semblaient plutôt déconcertés par toute cette agitation. Aucun décès n'a été constaté. Le SBI doit désormais déterminer si des personnes ont effectivement subi des mauvais traitements dans la maison. L'identité de l'homme apparaissant dans la vidéo, qui aurait lancé son appel à l'aide depuis le bâtiment, demeure inconnue.

L'adolescent devenu le visage de la propagande russe

Scène 3: Une autre vidéo a rapidement commencé à circuler. On y voit des personnes quitter la maison. Quatre soldats montent dans l'ambulance «Med-Prestige» stationnée juste devant l'entrée. Un adolescent enveloppé dans une couverture apparaît ensuite dans la rue, soutenu par une jeune femme. Il semble complètement bouleversé. La vidéo et les captures d'écran qui en sont tirées se propagent rapidement à l'international. Dès mardi midi, de fausses unes de journaux utilisant ces images circulent sur X et Telegram. L'un des titres inventés affirme:

«Le visage de toutes les victimes de Volodymyr Zelensky»

Ce que cette scène ne montre pas: L'adolescent ne faisait pas partie des hommes hébergés dans la maison. Il a été interpellé dans la propriété après avoir sauté d'un mur dans le jardin. Au moins deux vidéos montrent qu'il avait d'abord grimpé dans un arbre, puis sur le mur, d'où il lançait des pavés dans la propriété, que d'autres personnes lui faisaient passer depuis le sol.

Ces images n'ont été diffusées que plus tard par des sources pro-ukrainiennes et des journalistes locaux, afin de clarifier le déroulement des événements. Elles montrent également que l'adolescent proférait des insultes obscènes en direction de la maison.

Le chef de l'administration présidentielle a parlé à la sœur du garçon

Scène 4: Une autre vidéo montre Kyrylo Boudanov, chef de l'administration présidentielle de Volodymyr Zelensky, dans une pièce remplie de monde. Il s'est précipité sur les lieux. Devant lui, l'adolescent est assis sur un canapé, enveloppé dans une couverture de survie dorée. Boudanov lui demande son âge, s'il est seul, puis lui propose d'appeler quelqu'un. Il prend ensuite le téléphone. «Ton frère est assis devant moi, enveloppé dans une couverture», explique-t-il.

«Dans l'ensemble, il va bien, à part qu'il a une sale tête, mais sinon ça va. Quelqu'un peut venir le chercher? Alors viens, s'il te plaît.»
Kyrylo Boudanov 

En arrière-plan, on aperçoit la fausse urgentiste, qui échange également avec Boudanov au cours de la vidéo.

Ce que cette scène ne montre pas: On ignore ce qui est arrivé à l'adolescent après son interpellation dans la propriété. Dans une vidéo où il montre à la caméra un doigt présentant une coupure, il affirme avoir été visé par des jets de pierres et aspergé avec un extincteur. Cela pourrait expliquer pourquoi il semble avoir si froid.

Il affirme également qu'une dizaine d'hommes vêtus d'uniformes noirs l'ont frappé à coups de pelle et de poing dans la propriété, et qu'ils lui ont cogné la tête contre le sol et un mur. La Garde nationale et la police ont, de leur côté, expliqué qu'après sa chute de la clôture, le garçon avait été conduit à l'intérieur du bâtiment pour le protéger des jets de pierres, qu'il avait reçu des soins avant d'être relâché.

La chirurgienne esthétique Valentina Moloda et son chauffeur ont été arrêtés mardi, puis présentés mercredi à un juge, qui a ordonné dans la soirée leur placement en détention provisoire pour 60 jours.

Valentina Moloda est accusée d'avoir entravé les activités des forces armées, révélé l'emplacement d'une installation militaire et participé à l'organisation de troubles. Elle a annoncé son intention de contester cette décision. En tant que médecin-cheffe d'une clinique, elle estime avoir été en droit d'intervenir lorsque des vies et la santé de personnes étaient menacées. Elle a également affirmé avoir «prêté serment au peuple ukrainien».

Mercredi, le service ukrainien de sécurité intérieure (SSU) a annoncé avoir découvert sur son téléphone des «échanges avec des tiers» dans lesquels elle aurait discuté de scénarios d'actions non autorisées contre l'armée ukrainienne. Les services de renseignement ont publié des captures d'écran d'une conversation Telegram censées étayer ces accusations.

Les centres de mobilisation en Ukraine
Il existe effectivement en Ukraine des centres de recrutement chargés de mobiliser des hommes pour le front. Des images montrant des hommes interpellés dans la rue par des agents de ces centres, puis traînés de force dans des véhicules, circulent régulièrement.

En 2025, le commissaire ukrainien aux droits humains, Dmytro Lubinets, a recensé 6127 plaintes concernant le comportement des équipes de recrutement. Cela ne signifie toutefois pas qu'il s'agit systématiquement de violations avérées de la loi. Mais dans une interview très remarquée accordée en juillet au média ukrainien Novyny.Live, Dmytro Lubinets avait confirmé et dénoncé l'existence de telles pratiques.

La mobilisation est certes nécessaire pour un pays en guerre, avait-il expliqué. Mais la volonté d'atteindre des objectifs chiffrés ne justifie pas le recours à des méthodes illégales de la part de certains agents chargés du recrutement.

Selon lui, les violations de la loi lors des mobilisations constituent l'une des explications aux désertions. Ces pratiques nuisent également à l'image de l'Ukraine à l'étranger, a expliqué le politologue Andriy Horodnytsky au média ukrainien NV.

La Russie attaque Kiev avec des missiles balistiques

Vidéo: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Les fausses infos anti-vaccins sur Facebook, c'est fini
Du moins, c'est ce que le réseau social a annoncé, lundi, en affirmant vouloir redoubler d’efforts en faveur de la vaccination contre le coronavirus.
L'entreprise américaine veut en faire davantage pour «retirer les fausses affirmations circulant sur Facebook et Instagram à propos du Covid-19 et des vaccins en général pendant la pandémie», a-t-elle indiqué dans un communiqué ce lundi 8 février. Pour ce faire, le géant des réseaux sociaux renforcera les informations soutenant les campagnes nationales de vaccination tout en supprimant, désormais, l'entièreté des publications contenant de fausses allégations sur le sujet.
L’article