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Paralysée à 14 ans par un missile russe, elle raconte

Polina, 15 ans, avec sa mère Lilia (g) et Anastasia, 18 ans, avec sa mère Anna à l’hôpital pédiatrique Ochmatdyt de Kiev.
Polina, 15 ans, avec sa mère Lilia (g) et Anastasia, 18 ans, avec sa mère Anna à l’hôpital pédiatrique Ochmatdyt de Kiev.Image: jan sulzer

«J'ai ouvert les yeux, mais tout était noir»

A l'hôpital pour enfants de Kiev, deux jeunes filles apprennent à vivre avec les séquelles de blessures extrêmement graves.
29.08.2026, 06:5529.08.2026, 06:55
Jan Sulzer, Kiev / ch media

Polina est assise dans son fauteuil roulant, dans un petit bureau étouffant de l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. L'adolescente de 15 ans est entourée de sa mère Lilia, de la psychologue Tetiana Pidkova et du pédopsychiatre Dmytro Martsenkovskyi.

Dehors, la guerre fait rage. Pendant tout l'été, des missiles russes ont régulièrement frappé la capitale ukrainienne. A Okhmatdyt, on sait ce que cela signifie. Le plus grand hôpital pour enfants du pays a été gravement endommagé par un missile russe en 2024.

Polina, elle, a vécu cette guerre dans sa chair. Aujourd'hui, elle raconte avec calme l'instant où sa vie a basculé à jamais:

«J'ai tout de suite compris qu'il m'était arrivé quelque chose de grave Mais elle a d'abord pensé à sa mère: "Est-ce qu'elle est encore en vie?"»

Le 4 février 2025, un missile russe a frappé la ville d'Izioum, dans l'est de l'Ukraine. Cinq personnes ont été tuées et 55 blessées. Les informations de ce jour-là faisaient également état d'une jeune fille de 14 ans grièvement blessée. C'était Polina.

Vivre dans la peur

Jusqu'à l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, la famille vivait dans un petit village de la région de Kharkiv. Quelques semaines après le début de l'offensive, le village est passé sous occupation russe.

Lilia, la mère de Polina, se souvient des menaces des soldats. La famille craignait constamment que les enfants soient emmenés de force en Russie. Elle s'inquiétait particulièrement pour sa fille, alors âgée de 12 ans, et redoutait aussi qu'elle soit victime de violences sexuelles. Polina n'avait plus le droit de sortir seule. «Même pas pour voir mes amies. Mais nous n'aurions pas laissé les Russes emmener nos enfants sans nous battre», insiste Lilia. Elle reconnaît pourtant qu'ils n'auraient pas pu faire grand-chose face aux soldats:

«Notre seule arme, c'était un grand balai posé derrière la porte d'entrée»
Les traces de la frappe aérienne russe du 8 juillet 2024 contre l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. Le fauteuil roulant a été offert par l'hôpital Felix Platter de Bâle.
Les traces de la frappe aérienne russe du 8 juillet 2024 contre l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. Le fauteuil roulant a été offert par l'hôpital Felix Platter de Bâle. image: jan sulzer

L'occupation a duré six mois. Puis l'armée ukrainienne a chassé les troupes russes de la région. La famille n'a pas retrouvé une vie normale pour autant, mais elle ne vivait plus sous la menace des soldats russes. Et le balai a enfin pu retrouver son usage habituel.

Un an et demi plus tard, Polina a eu 14 ans. Elle devait obtenir son premier passeport et s'est rendue à Izioum avec sa mère pour faire les démarches. Alors qu'elles attendaient dans un bâtiment administratif, l'alerte aérienne a retenti. En Ukraine, ces alertes font depuis longtemps partie du quotidien. La mère et la fille sont sorties pour se mettre à l'abri. Un missile a frappé le bâtiment quelques instants plus tard.

Lilia n'a été que légèrement blessée. Elle a aperçu sa fille allongée au sol, au milieu des débris et des éclats de verre. Elle ne voyait aucune blessure apparente et a voulu la sortir de là. Mais Polina n'arrêtait pas de répéter:

«Maman, je ne sens plus mes jambes»

A l'hôpital, les médecins ont découvert de graves lésions de la moelle épinière. Polina a frôlé la mort. Elle a subi plusieurs opérations de la colonne vertébrale et des organes internes, avant d'être transférée à l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. Depuis, elle apprend à vivre avec une paraplégie. Elle confie:

«Ce n'est pas toujours facile d'accepter ma paralysie. J'espère pouvoir remarcher un jour. Même si je sais que ce n'est pas possible»

Le long chemin vers l'autonomie

Polina a dû réapprendre beaucoup de gestes du quotidien. Aujourd'hui, elle se débrouille suffisamment bien avec son fauteuil roulant pour pouvoir prendre seule les transports publics.

Sa mère s'est installée avec elle à Kiev pour qu'elle puisse suivre son traitement, laissant derrière elle toute sa vie. Comment a-t-elle réussi à tenir pendant ces dix-huit derniers mois?

«Ça a été difficile. Mais quand je vois ma fille affronter tout ça, je me dis que moi aussi, je peux être aussi forte qu'elle»
Des dessins réalisés par des enfants lors de séances de thérapie à l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev.
Des dessins réalisés par des enfants lors de séances de thérapie à l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. image: jan sulzer

Malgré tout, Polina a des projets pour l'avenir: elle veut rester à Kiev, terminer l'école, puis étudier la psychologie. Ce qu'elle a vécu lui a montré toute l'importance de la psychologie. Elle fait un signe en direction de Tetiana Pidkova, assise à ses côtés pendant l'entretien.

A son arrivée à l'hôpital, Polina parlait très peu de ce qui lui était arrivé. Ce n'est qu'au fil de la thérapie qu'elle a réussi à mettre des mots sur son expérience. Le pédopsychiatre Dmytro Martsenkovskyi explique qu'après un traumatisme, les personnes éprouvent souvent un besoin de justice. Pouvoir en parler et nommer l'injustice subie peut faire partie de ce cheminement.

Polina le dit avec ses mots: «Quand on accepte ce qui s'est passé, on peut commencer à construire quelque chose de nouveau.» Une conviction qu'elle aimerait à son tour transmettre aux autres.

Quand la vie d'avant disparaît

Elle n'est pas la seule jeune patiente de l'hôpital dont la vie a basculé après une attaque russe. Un autre jour, la psychologue Tetiana Pidkova ouvre la porte de son bureau. Anastasia, 18 ans, est en fauteuil roulant. Sa mère Anna la pousse doucement à l'intérieur.

Anastasia remonte délicatement une jambe de son pantalon. Sa nouvelle prothèse apparaît: une articulation métallique au niveau du genou et une prothèse de jambe ornée d'un motif rouge et noir. Tetiana Pidkova applaudit pour l'encourager, puis la prend dans ses bras.

Anastasia, 18 ans, et sa mère Anna: la jeune femme a été grièvement blessée par une attaque russe et porte une prothèse de jambe ornée de motifs rouge et noir.
Anastasia (18 ans) avec sa mère Anna à l’hôpital pédiatrique Ochmatdyt de Kiev. image: jan sulzer

Avec l'aide de sa mère, Anastasia se met debout. Elle cherche son équilibre et prend prudemment appui sur sa prothèse. A chaque changement de prothèse, Anastasia doit retrouver ses repères et réapprendre peu à peu à effectuer tous ses mouvements.

Anastasia vient de la région de Kherson, dans le sud de l'Ukraine. Avant la guerre, elle vivait dans une maison, entourée de ses parents, de ses grands-parents, d'un chien et d'un chat.

La région de Kherson est elle aussi passée sous occupation russe en 2022. La nourriture a commencé à manquer et les soldats russes fouillaient les maisons à la recherche de partisans ukrainiens. La famille ne sortait qu'en cas d'absolue nécessité. Pour apaiser son anxiété, Anastasia dessinait beaucoup et écoutait de la K-pop. Elle continue aujourd'hui à dessiner à l'hôpital, notamment des personnages inspirés de l'univers des anime.

Des frappes russes incessantes

Au bout de neuf mois, l'armée ukrainienne a repris Kherson. Mais le danger n'a pas disparu pour autant. Depuis l'autre rive du Dniepr, les troupes russes ont commencé à bombarder régulièrement la ville. Le soir du 13 juillet 2024, Anastasia jouait avec le chien derrière la maison. Sa grand-mère se trouvait non loin de là. Un missile est tombé à quelques mètres d'elles. «J'ai ouvert les yeux, mais tout était noir», se souvient Anastasia. La poussière avait masqué la lumière du jour.

Elle avait alors 16 ans. Des éclats l'avaient grièvement blessée. Anastasia a été transférée à l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. Elle a dû être amputée d'une jambe et a gardé de graves séquelles à un bras. Depuis, elle a subi de nombreuses opérations. Elle n'a toujours pas pu rentrer chez elle.

Une fresque dans l'unité de réadaptation pour enfants blessés par la guerre de l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. Elle représente une super-héroïne portant une prothèse de jambe.
Une fresque dans l'unité de réadaptation pour enfants blessés par la guerre de l'hôpital pour enfants Okhmatdyt, à Kiev. La super-héroïne porte une prothèse de jambe.

Après l'attaque, Anna, sa mère, n'avait plus qu'une idée en tête: que sa fille survive. Aujourd'hui, elle se tient tout près d'Anastasia et lui tend les bras pour la soutenir. La jeune femme fait ses premiers pas hésitants avec sa nouvelle prothèse.

Anna dégage un calme à toute épreuve, qui gagne aussi sa fille et l'aide à supporter la douleur. Le dessin lui fait toujours du bien, tout comme ses plats préférés. «Tu veux dire mes fameuses boulettes de viande avec de la purée?», demande Anna. Anastasia sourit: «Non, je pensais plutôt à McDonald's.» Elles éclatent de rire. (trad.: mrs)

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Un bâtiment en flammes après un bombardement russe, Kiev.
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