«Mon parcours prouve que le patriarcat nuit aussi aux hommes»
«C'est vraiment moi qui ai écrit ça?» Fabio* (prénom d'emprunt) fixe son ordinateur, sidéré. Sur l'écran apparaît un commentaire qu'il a publié à 18 ans sur la plateforme de discussion anonyme Reddit.
Pendant dix ans, il a évité de se reconnecter à son ancien compte. Par honte. Pour watson, il accepte finalement d'y retourner et fait défiler ses anciennes publications. Au milieu de commentaires anodins apparaissent régulièrement des messages dans lesquels le jeune Fabio s'en prend violemment à d'autres internautes. Il murmure: «C'est bien pire que dans mes souvenirs.»
Ces commentaires montrent à quel point il s'est laissé entraîner dans un univers en ligne qui ressemblait déjà à ce que l'on appelle aujourd'hui la «manosphère». Des influenceurs y martèlent aux jeunes hommes qu'ils sont les victimes du féminisme, qu'un «vrai homme» doit avoir de l'argent, réussir sa carrière, séduire les femmes et afficher une attitude forte et dominante. Aujourd'hui, à 29 ans, Fabio porte un tout autre regard sur la masculinité, le féminisme et sur lui-même:
Une étude qualitative publiée en 2025 montre que les jeunes hommes ne tombent généralement pas directement sur des contenus misogynes. Ils y sont progressivement conduits par des vidéos en apparence anodines consacrées au fitness, au développement personnel ou aux conseils de séduction. D'autres études, réalisées en 2023 et 2025, indiquent que cette exposition survient souvent à un moment où ces jeunes traversent une période d'incertitude ou de solitude. En faisant du féminisme le responsable de leur mal-être, ces influenceurs proposent des explications simplistes à des problèmes complexes.
Des influenceurs «intellectuels»
Tout commence de manière anodine, en 2013. Fabio a 16 ans. Sa famille vient de rentrer à Bâle après deux années passées aux Etats-Unis. Il fréquente le gymnase, mais traverse une période difficile. Il peine à se concentrer et ses notes chutent. Il se sent marginalisé et n'a que peu d'amis. Il passe donc l'essentiel de son temps libre sur internet, entre Youtube, Reddit et les jeux vidéo. Sur Youtube, il regarde volontiers des conférences de professeurs sur la théorie de l'évolution, les religions ou l'athéisme. Cela correspond à l'image qu'il aimerait avoir de lui-même: celle d'un athée intellectuel.
Très vite, l'algorithme lui recommande les vidéos de Jordan Peterson. A l'époque, le professeur de psychologie publie des extraits de ses cours donnés à l'Université de Toronto. Avec le temps, Jordan Peterson délaisse les connaissances scientifiques pour commenter la société et la politique en livrant ses opinions personnelles. Fabio ne s'en rend pas compte. L'apparence intellectuelle du contenu lui inspire confiance.
Une vidéo en particulier le marque durablement: «What women don't understand about men» (en français: «Ce que les femmes ne comprennent pas au sujet des hommes»). Jordan Peterson y affirme que les «femmes modernes» ne comprennent pas à quel point les hommes, en particulier les plus jeunes, redoutent d'être rejetés. Le message sous-jacent est déjà clair: les jeunes hommes seraient les victimes du féminisme.
Puis une vidéo en entraîne une autre, un influenceur mène au suivant. Progressivement, Fabio s'enfonce dans un univers en ligne où les opinions deviennent toujours plus extrêmes. A 18 ans, il trouve normal de penser que les hommes doivent être forts et musclés, que les femmes ne sont pas drôles, d'insulter des inconnus sur Reddit ou d'abreuver d'injures ses adversaires dans les jeux vidéo.
Mais Youtube et Reddit ne sont pas les seuls responsables de cette dérive. Des hommes de son entourage y contribuent également.
Une violence banalisée
Fabio se souvient parfaitement de la première vidéo d'une extrême violence qu'un ami lui a montrée lorsqu'il était adolescent:
Par la suite, il est exposé de plus en plus souvent à des contenus d'une brutalité extrême. D'abord par des amis, puis par des camarades à l'armée. Pour rire. Ou comme épreuve: celui qui regarde jusqu'au bout est un dur; celui qui détourne les yeux est «trop sensible». Le Bâlois raconte:
En relisant ses anciens commentaires sur Reddit, il mesure l'ampleur de cette désensibilisation. Sur un forum consacré aux théories du complot, le jeune Fabio écrivait par exemple:
Il suppose aujourd'hui qu'il s'agissait d'un forum où des utilisateurs partageaient des photos de cadavres de femmes à des fins sexuelles. Il ne se souvient plus comment il l'a découvert, s'il a lui-même vu ces images ni s'il les a commentées. Et il est désormais impossible de le vérifier: Reddit a depuis supprimé ce forum ainsi que de nombreuses autres communautés problématiques, sous la pression de l'opinion publique. Il se souvient:
Un terrain idéal pour un adolescent en quête de ses limites. En ligne, il pouvait laisser s'exprimer une facette de lui-même qui n'avait pas sa place dans sa vie réelle. Sa mère, qu'il décrit comme une «féministe convaincue», l'a emmené dès son enfance à des marches pour les droits des femmes. Entre 16 et 18 ans, il a plusieurs petites amies. Au gymnase, il porte un pull noir orné d'une faucille et d'un marteau. «Je me considérais comme résolument de gauche», raconte-t-il. Tout en regardant des vidéos d'influenceurs aujourd'hui associés à l'alt-right.
Une période de doute
Fabio en est convaincu: «Je n'étais pas complètement plongé dans la manosphère». Sa colère visait moins les femmes que «l'establishment». Ses anciens commentaires Reddit semblent le confirmer: il s'en prend aux complotistes, aux personnes en surpoids, aux responsables politiques. On n'y trouve pas de longues tirades ouvertement misogynes.
Mais on devine en filigrane un jeune homme persuadé que les quotas féminins ou les politiques d'égalité sont inutiles, parce que les femmes ne seraient pas désavantagées. Aujourd'hui, il reconnaît:
Avec le recul, il décrit cette période entre 16 et 18 ans comme une sorte de quête de soi fébrile. Il se souvient surtout d'une profonde insécurité et d'un grand mal-être. Malgré ses difficultés scolaires, il décide d'obtenir coûte que coûte sa maturité. Pour montrer l'exemple à son petit frère. Pour réussir un jour une carrière au moins aussi brillante que celle de ses parents, tous deux diplômés de l'université et occupant des emplois bien rémunérés.
«J'avais le sentiment que cette pression de réussir venait de moi-même autant que de la société.» Il ignore aujourd'hui dans quelle mesure les influenceurs qu'il suivait y ont contribué. Une chose lui paraît toutefois certaine:
A 18 ans, Fabio obtient sa maturité et enchaîne immédiatement avec l'armée. Lorsqu'il perd son meilleur ami dans un accident à 19 ans, il s'interdit le deuil. Il continue d'avancer. Jusqu'à devenir officier, comme son père avant lui.
Puis il s'inscrit directement à l'université. Il choisit le droit, une filière jugée «sérieuse», alors qu'elle ne l'intéresse pas et ne lui convient pas. Il redouble sa première année. Lors de la deuxième, il décroche un «six» à un examen important grâce à une discipline de fer. Mais cette excellente note ne lui procure aucune satisfaction. Seulement davantage de pression. Il faut désormais maintenir ce niveau. Sinon, il ne vaut plus rien.
Mais Fabio craque. Au lieu d'aller en cours, il reste enfermé dans sa colocation, passe ses journées à fumer du cannabis, jouer aux jeux vidéo et commander des pizzas. En quelques mois, il dépense presque toutes ses économies. C'est à 23 ans qu'il demande enfin de l'aide et entre dans une clinique psychiatrique. Ce sera le véritable tournant de sa vie.
«Je suis féministe»
A la clinique, le Bâlois fait enfin le deuil de son ami. Il commence aussi à réfléchir à lui-même, à ses valeurs, à ses envies et à toutes ces années passées sous pression.
Après son hospitalisation, il abandonne le droit et entame un apprentissage d'agriculteur, avant de poursuivre des études d'agronomie. Il est aujourd'hui sur le point d'obtenir son bachelor. Il joue désormais très peu aux jeux vidéo. Son algorithme Youtube lui propose surtout des documentaires d'Arte, de la Formule 1 et des recettes de cuisine. Il lit des ouvrages féministes et parle de ses émotions avec sa compagne. «Je trouve simplement triste d'avoir mis autant de temps à arriver à ce stade de ma vie», déclare-t-il.
Pour autant, il refuse de faire porter toute la responsabilité aux influenceurs et aux algorithmes. Selon lui, la pression de correspondre à un certain idéal masculin existe aussi dans le monde réel. Il l'a notamment ressentie dans le milieu agricole. Pendant son apprentissage, il a dû supporter des moqueries parce qu'il portait les cheveux un peu longs. «Quand on vient de la ville, on n'est pas pris au sérieux si l'on ne ressemble pas à un "vrai paysan".»
Fabio en est aujourd'hui persuadé:
Et qu'ils ont tout intérêt à s'engager eux aussi en faveur de l'égalité. C'est précisément ce qu'il essaie de faire désormais, par de petits gestes au quotidien: en refusant de rire aux blagues sexistes, en partageant équitablement les tâches ménagères avec sa compagne, en réfléchissant à ses privilèges d'homme et en affirmant ouvertement: «Je suis féministe.» (adapt. tam)
