Ce paradoxe peut désintégrer l'UE
Un sondage de l’Eurobaromètre a révélé, cet été, que 74% des répondants affirment que leur pays profite de son appartenance à l’Union européenne. C’est la valeur la plus élevée depuis 1983. La cohésion de la communauté européenne n’en est pas moins menacée. Les populistes de droite, qui diabolisent l’UE en la présentant comme le produit d’une élite libérale de gauche déconnectée, sont en progression. Comment expliquer ce paradoxe?
Il n’existe pas d’explication rationnelle, comme le montre Justus Bender dans son livre «Allemagne 2033», citant l’exemple du parti populiste allemand AfD. Justus Bender est journaliste au sein du Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung et passe pour un profond connaisseur de ce parti qui fait couler beaucoup d'encre.
Un essor difficile à expliquer rationnellement
Pour la fulgurante ascension de l’AfD, il n’y a, à première vue, guère de raisons explicables: «L’Allemagne est un pays apaisé», constate Justus Bender. Il poursuit:
Pourtant, le parti, que l’Office fédéral de protection de la Constitution désigne comme «en partie d’extrême droite avérée», s’est mué en grand parti populaire, qui a largement dépassé les chrétiens-démocrates de même que les sociaux-démocrates. Justus Bender analyse:
Ce que Justus Bender dit des Allemands et de l’AfD vaut, à quelques réserves près, pour tous les populistes de droite. Chez tous, nous retrouvons le même paradoxe: les électeurs votent contre leurs propres intérêts, même lorsque cela saute aux yeux.
Ainsi, le Brexit a causé de gros dégâts économiques au Royaume-Uni et n’a pas stoppé l’immigration. Cela n’a pas non plus nui au politicien de droite Nigel Farage, qui porte une responsabilité déterminante dans le Brexit. Aux Etats-Unis, les partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) restent derrière Donald Trump, bien que celui-ci ait rompu toutes ses promesses électorales.
Un sentiment de colère généralisé
Les populistes de droite ne s’adressent pas à la raison, mais au sentiment, à l’idée que les gens croient avoir été trahis par une élite mondiale et ne pas être pris au sérieux. Justus Bender explique:
La colère contre l’Etat libéral a entre-temps pris des proportions dramatiques. L’institut de sondage Pew Research Center a établi que 69% des Français sont insatisfaits de la démocratie. En Espagne, ils sont 68%, en Italie 62% et en Pologne 47%. Le fait que des élections aient lieu l’an prochain dans tous ces pays ne calme pas vraiment les esprits, d’autant que le déchaînement de fauteurs de troubles d’extrême gauche renforce encore les chances électorales de Marine Le Pen&Co.
Pourtant, le mélange entre démocratie et économie sociale de marché semblait une affaire entendue après la fin de la guerre froide. Ce mélange promettait alors à la fois prospérité et liberté, et personne ne pouvait s’imaginer que, sauf dans des pays exotiques comme la Corée du Nord, des gens puissent un jour à nouveau s’enthousiasmer pour le communisme ou le fascisme.
Un réel danger pour l'Union
Trois décennies plus tard, cela a fondamentalement changé. Pour les couches plus jeunes de l’électorat, ces formes d’Etats totalitaires ne sont plus qu’un passé flou. Elles ont perdu leur caractère effrayant et redeviennent attrayantes. Le politologue Ivan Krastev relève, dans le Financial Times, qu’une autre peur les tourmente:
S’y ajoute que le libéralisme n’a pas tenu ses promesses. C’est ce que souligne Daron Acemoglu, actuellement souvent désigné comme l’économiste le plus influent du monde, dans son livre «What Happened to Liberal Democracy». Selon Daron Acemoglu, la prospérité promise n’est pas venue pour la classe moyenne et la classe ouvrière.
Parallèlement, la peur de l’intelligence artificielle et de la mondialisation se répand dans ces couches. S’il n’est pas possible de dissiper ces peurs, la progression des populistes de droite ne pourra pas être arrêtée.
Pourtant, les populistes de droite sont déjà, en de nombreux endroits, aux commandes du pouvoir. En Italie, par exemple, où Giorgia Meloni doit se défendre non pas contre la gauche, mais contre le challenger encore plus à l’extrême droite en la personne de Roberto Vannacci. Des populistes de droite participent aussi au gouvernement en Tchéquie, en Finlande, en Slovaquie et en Croatie.
Si, l’an prochain, la France, l’Espagne et la Pologne basculaient elles aussi, l’UE serait confrontée à une transformation fondamentale. Elle pourrait digérer une politique d’immigration plus dure. «Mais», prévient Ivan Krastev:
(trad. ysc)
