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Les migrants de Lampedusa sont devenus invisibles: reportage

Lampedusa, Italie où les touristes et les migrants ne se croisent plus.
A Lampedusa, les migrants sont devenus invisibles. Une situation que déplore Giusi Nicolini, ancienne maire de l'île.image: watson

«C'est une honte!» Où sont passés les migrants de Lampedusa?

A Lampedusa, les touristes profitent des eaux cristallines. Les migrants, eux, risquent leur vie pour en atteindre les côtes. Sur cette île, ils sont devenus presque invisibles. Leur présence se raconte désormais à travers les habitants. Reportage sur deux mondes qui ne se croisent plus.
08.11.2026, 05:0008.11.2026, 06:57

Elle nous a fixé rendez-vous au milieu de l’après-midi, sur la via Roma, la principale artère du bourg, où se concentrent les commerces touristiques, les bars et restaurants de l’île. A cette heure, la rue est presque déserte, délaissée pour quelques heures par les touristes partis profiter des plages. Même à la mi-octobre, le soleil tape. Elle nous a écrit:

«La première qui trouve une terrasse à l’ombre prévient l’autre»

Le premier épisode de notre reportage 👇

Elle, c’est Giusi Nicolini, ancienne maire de Lampedusa (2012-2017), reconnaissable à sa crinière blonde qu’une légère brise marine rend impossible à discipliner, malgré ses efforts amusés. Surnommée «la Pasionaria des migrants», en raison de son engagement en leur faveur, elle a acquis une renommée internationale et reçu des récompenses prestigieuses – notamment le prix Simone de Beauvoir (2016) et celui de UNESCO pour la paix (2017).

Giusi Nicolini, ancienne maire de Lampedusa
L'ancienne maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, ne reconnaît plus son île où les migrants sont devenus invisibles.Image: alessia barbezat

Ses combats lui ont aussi valu d’être invitée à la table de l’ancien président des Etats-Unis, Barack Obama. Là, aux côtés des acteurs Robert De Niro, John Turturro ou encore du couturier Giorgio Armani, elle s’est sentie «comme Cendrillon», se souvient-elle, les yeux encore brillants.

Des migrants invisibles

Or, le conte de fées a pris fin pour celle qui n’a pas été réélue en 2017. L’Italienne jette un regard désabusé autour d’elle. «Je ne reconnais plus mon île.»

«Avant, les personnes secourues en mer pouvaient déambuler en ville. Elles s’arrêtaient devant les terrasses des cafés pour regarder un match de foot à la télévision. Tu aurais pu les rencontrer, écouter leurs histoires, leur demander comment elles envisageaient leur avenir. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, elles sont devenues invisibles.»
Giusi Nicolini, ancienne maire de Lampedusa 
Même à la mi-octobre, Lampedusa continuent d'attirer les touristes. Ici, la spiaggia dei Conigli, élue plus belle plage du monde par tripadvisor en 2013.
Même à la mi-octobre, Lampedusa continuent d'attirer les touristes. Ici, la spiaggia dei Conigli, élue plus belle plage du monde par tripadvisor en 2013.alessia barbezat

Pourtant, les migrants partis principalement de Tunisie et de Libye continuent d’affluer à bord d’embarcations de fortune. A mi-chemin entre les côtes siciliennes et tunisiennes, cette île de 20 km² demeure l’un des principaux points d’entrée en Europe pour ceux qui tentent la périlleuse traversée de la Méditerranée. Et ce, même si le gouvernement italien se targue d’avoir considérablement réduit les arrivées ces dernières années. En 2025, 66 316 personnes ont gagné les côtes italiennes.

On a survolé «le plus grand cimetière du monde»👀

Vidéo: watson

Un «hotspot» lui aussi, invisible

A Lampedusa, celles secourues par les garde-côtes italiens ou les navires humanitaires débarquent sur le môle Favaloro, une langue de béton qui s’avance dans le port, interdite d’accès aux civils. A peine ont-elles posé le pied à terre qu’elles sont conduites en minibus jusqu’au «hotspot», un centre d’accueil et d’enregistrement des migrants géré par la Croix-Rouge italienne (CRI). «Une prison», tranche Giusi Nicolini.

Enfoncé entre deux collines arides à l’intérieur des terres, le centre est cerné de grillages infranchissables. Les candidats à l’exil sont soustraits aux regards des médias – nous en avons fait les frais – et des ONG. Ils y restent généralement 24 à 48 heures, parfois davantage, avant d’être transférés vers d’autres structures en Italie. Dans l’intervalle, ils ne peuvent pas sortir.

Via Roma, Lampedusa
Sur la via Roma, touristes et migrants ne se croisent plus.Image: watson

L’ancienne maire marquée à gauche tonne:

«L’excuse du Covid a été brandie à l’époque pour justifier ces détentions arbitraires. Mais nous parlons de personnes, de familles, d'enfants. C'est de la folie. C’est une honte!
Giusi Nicolini, ex-maire de Lampedusa

Ni l’actuel maire, Filippo Mannino, ni la Croix-Rouge locale, n’a donné suite à nos sollicitations.

L’Europe ferme ses portes

Sur ce confetti ancré en Méditerranée centrale se concentrent surtout toutes les contradictions de la politique migratoire européenne. D’un côté la tradition de l’accueil. De l’autre, la volonté de repousser ceux qui tentent de rejoindre l’Europe.

En septembre 2023, l’afflux record de migrants en provenance d’Afrique du Nord – 11 000 personnes en moins d’une semaine alors que l’île ne compte que 6 000 habitants – provoque une crise sans précédent.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, se rend sur place aux côtés de la cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni. Elle y présente un plan d’urgence pour endiguer les arrivées. Une politique qui s’appuie notamment sur des accords controversés avec la Libye et la Tunisie, chargées de freiner les départs en échange d’un soutien financier et matériel.

Lampedusa, Giorgia Meloni et Ursula von der Leyen,
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s'est rendue aux côtés de Giorgia Meloni en septembre 2023 à Lampedusa.Image: keystone

Depuis, l’Union européenne a encore durci sa politique migratoire. Appliqué depuis le 12 juin, le Pacte sur la migration et l’asile renforce les contrôles aux frontières extérieures et accélère certaines procédures d’asile. Le Parlement européen a également approuvé une réforme des expulsions prévoyant un recours accru à la rétention et la possibilité de transférer des migrants vers des centres de retour situés hors de l’UE.

Mais derrière ces dispositifs et ces chiffres, il y a des histoires humaines. Celles de femmes, d’hommes et d’enfants venus du Soudan, d'Erythrée, de Tunisie ou encore du Bangladesh, dont les chemins croisent ceux des Lampedusins pour quelques heures.

Une sœur au secours des vivants

Sœur Cristina est l'une des rares habitantes à accueillir ceux que l'île ne veut plus voir.

Installée à Lampedusa depuis un an et demi, la soixantenaire se rend au port chaque fois qu’un débarquement de rescapés est annoncé. Prévenue sur une boucle WhatsApp, elle trottine avec deux autres sœurs, jusqu’au môle Favaloro où se côtoient les agents de la Guardia di Finanza, la police douanière, ceux de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières, ou encore les membres d’ONG, comme Mediterranean Hope ou Sea-Watch.

Soeur Cristina à Lampedusa
Sœur Cristina et le mémorial Nuova Speranza. Une sculpture érigée en hommage aux 368 migrants morts dans le naufrage du 3 octobre 2013, à Lampedusa.alessia barbezat

«Qu’est-ce que nous leur apportons? «Nous-mêmes», sourit-elle en réajustant ses lunettes de soleil sous son voile marron. Mais également des tongs pour ceux dont les pieds sont blessés, des vêtements secs, des crayons de couleur et des cahiers pour les enfants.

«La plupart de ces petits arrivent détrempés et terrorisés. Puis, ils se mettent à dessiner. Et je me dis: voilà un enfant qui redevient un enfant»
Sœur Cristina

Elle raconte la gratitude qui se lit dans les regards, les remerciements prononcés dans des langues qui lui sont étrangères, le dénuement extrême des rescapés et les récits de ceux qui ont vu leurs compagnons d’infortune se noyer durant la traversée.

Le môle Favaloro. C'est ici que sont débarqués les migrants secourus en mer.
Le môle Favaloro. C'est ici que sont débarqués les migrants secourus en mer.alessia barbezat

Quand ces quelques minutes d’accueil prennent fin, elle s’autorise enfin à pleurer. «Pas devant eux. Je me dois d'afficher de l’espoir», confie-t-elle, assise sur un banc qui fait face au mémorial Nuova Speranza. Cette spirale métallique a été érigée en hommage aux 368 migrants morts dans le naufrage du 3 octobre 2013, à quelques centaines de mètres des côtes de Lampedusa.

Des pêcheurs en «grève»

Non loin du môle Favaloro, trois pêcheurs font face au port, installés sur de petites chaises en plastique ou faites de bois rafistolé. Ils sont en grève. Un mouvement de grogne dont ils sont les seuls à connaître l’existence.

La raison de leur courroux? L’envolée du prix du carburant. Du simple au double, de quoi y réfléchir à deux fois avant de larguer les amarres. «Déjà, tout est plus cher sur l’île que dans le reste de l’Italie. Les prix augmentent sur tout. Sauf sur le poisson», peste Mimmo Russo, lunettes de soleil sur le nez et chaîne en or autour du cou.

Pêcheurs de Lampedusa en grève contre le prix du fuel
Image: alessia barbezat

Une sortie en mer leur coûte désormais 500 euros, contre 250 auparavant, assurent-ils. Alors, ce matin, les bras croisés, Mimmo et ses deux compères refont le monde

La guerre en Ukraine? La faute de l'Europe, qui aurait provoqué Vladimir Poutine en laissant l'Otan pointer ses missiles vers la Russie. A les entendre, Ursula von der Leyen et Giorgia Meloni feraient bien de présenter leurs excuses au président russe. Mimmo estime connaître le sujet: son ancienne compagne était ukrainienne, originaire d’une région russifiée à marche forcée.

Laquelle? Il ne s’en souvient plus.

Un survivant dans un canot à la dérive

La question migratoire, elle, ne suscite pas les mêmes envolées géopolitiques. Pour ces hommes qui passent leur vie en mer, les canots pneumatiques sur lesquels les passeurs entassent les candidats à l’exil, ne sont pas une réalité lointaine. Tous en ont déjà croisé.

«Il y a cinq ou six ans, avec mes gars, on a repéré un canot à la dérive. On s’est approchés, on s’est dit qu’on pouvait pourquoi pas récupérer de l’essence», avoue Mimmo.

A l’intérieur, un Soudanais. Selon le récit du rescapé, ils étaient 11 au départ.

«On entend que les migrants ont de l’argent, qu’ils arrivent avec des baskets de marque aux pieds. Ce sont des conneries. Celui-là, il ne lui restait que le haut des chaussettes »
Mimmo Russo, pêcheur

Il dit avoir ramené le survivant à terre, lui avoir donné de quoi manger, puis l’avoir installé discrètement dans une cabane de pêcheur, de crainte d’être dénoncé.

pêcheur lampedusa
Si Mimmo Russo a fait de la pêche son métier, d'autres s'y adonnent pour le plaisir.Image: alessia barbezat

Il ignore ce que cet homme est devenu. «J’y repense tous les jours. J’aimerais bien le revoir. Il m’avait dit qu’il était électronicien. Un mec instruit.»

La veille encore, Mimmo a aperçu des migrants débarquer sur le môle. Il lève les yeux vers le soleil.

«Ils arrivent quand il fait beau. Quand il fait mauvais, ils meurent»
Mimmo Russo, pêcheur

La même mer, deux réalités

Ce même soleil fait le bonheur des touristes venus prolonger l’été. Chaque année, quelque 250 000 vacanciers, en grande majorité italiens, profitent des plages aux eaux cristallines de Lampedusa. La plus célèbre, la Spiaggia dei Conigli est régulièrement classée parmi les plus belles du monde.

Spiaggia dei Conigli, attraction touristique
Les eaux turquoises de Lampedusa attirent environ 250 000 touristes par année. Ici, la Spiaggia dei Conigli.Image: alessia barbezat

A quelques kilomètres de l’aéroport, Ubaldo et Monica prennent leurs dernières photos de vacances devant la Porte de l’Europe. Dressée face à la Méditerranée, cette sculpture rend hommage à ceux qui ont péri en tentant de rejoindre ses côtes.

Ce couple de retraités florentins découvre Lampedusa pour la première fois. La réputation de l'île, associée aux arrivées de migrants, les a-t-elle fait hésiter? Pas vraiment. D’ailleurs, ils n’en ont pas croisé. «On ne les voit pas, ils sont directement transférés au hotspot», explique Ubaldo, en épongeant la sueur qui perle sur son front.

la Porte de l'Europe, sculpture de Lampedusa
À l'extrémité sud de l'île, tournée vers les côtes d'Afrique du Nord, la Porte de l'Europe est un mémorial dédié aux milliers de migrants qui ont perdu la vie en traversant la Méditerranée.Image: alessia barbezat

Le couple a fait le tour de l'île en bateau, admiré les criques et constaté la mue de l’économie locale, de plus en plus tournée vers le tourisme. «Il n’y a presque plus de bateaux de pêcheurs, seulement des navires transportant des vacanciers comme nous. Et encore moins des canots pneumatiques transportant des migrants.»

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Près de Florence, où ils vivent, les migrants sont bien plus visibles. «Lampedusa est probablement le seul coin d'Italie où on ne les voit pas», observe Ubaldo. Il rappelle que beaucoup occupent des emplois dont les Italiens ne veulent plus et s’étonne de l’accueil qui leur est réservé ici, alors que leur présence suscite tant de protestations ailleurs dans le pays.

Des touristes face à la Méditerranée
Monica et Ubaldo, un couple de touristes, venus profiter une dernière fois de la vue sur la Méditerranée avant de rentrer à Florence.Image: watson

Dans quelques heures, Ubaldo et Monica seront de retour à Florence. Leurs valises à roulettes attendent au pied d’un petit muret. Devant eux, l’immensité bleue. Pour les uns, une promesse de vacances. Pour les autres, une frontière à franchir, parfois au prix de leur vie. Deux mondes qui, sur cette petite île, ne se croisent plus.

La collision entre deux trains en Espagne
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La collision entre deux trains en Espagne
source: sda / ismael herrero
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