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Guerre de Poutine: Elena Heydemann ne veut plus être russe

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Elena Heydemann a été russe, puis la guerre est arrivée

image: Shutterstock
Depuis que les premières bombes sont tombées sur l'Ukraine le 24 février 2022, Elena Heydemann se sent prisonnière d'elle-même. Pour se libérer, elle doit se prouver qu'elle n'a plus rien à voir avec la Russie d'aujourd'hui.
25.09.2022, 16:50
Dennis Frasch
Dennis Frasch
Dennis Frasch
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On imagine des femmes comme Elena Heydemann buvant du champagne à Saint-Moritz. Elle ouvre la porte de son appartement de quatre pièces dans le quartier Enge de Zurich: Robe d'été à motif léopard, cheveux blond platine, eye-liner autour de ses yeux bleu glacier.

D'une démarche souple, elle vous conduit au salon. Les murs sont recouverts de peintures acryliques qu'elle a elle-même réalisées. Elena dansant le tango, Elena à la plage, Elena dans une cave à vin. Au-dessus du canapé en velours rouge trône un tableau la représentant en dame sur un échiquier. Elle regarde ses invités de haut avec un regard sublime. Elena en femme qui ne doute pas d'elle-même. La pièce maîtresse du jeu.

Elena Heydemann dans son appartement à Zurich.
Elena Heydemann dans son appartement à Zurich.image: dfr

Il y a encore sept mois, elle aurait été d'accord avec cette description. Mais le 24 février, lorsqu'elle a vu les images des premières explosions à Kharkiv, la vie d'Elena a changé d'un coup. La panique s'est emparée de sa poitrine. Son estomac était aussi serré que si on avait fait un nœud de marin avec ses intestins. «C'était comme si quelqu'un qui m'était proche était mort.»

Elle a compris plus tard que c'était une partie d'elle-même qui était morte.

Elena était autrefois fière de ses origines. De la culture et de l'âme russes, de leur compassion et de leur ouverture d'esprit. Certes, elle a tourné le dos à son pays natal après la chute de l'Union soviétique, a vécu pendant 20 ans en Allemagne et depuis 2012 en Suisse. «Mais je n'ai jamais douté de qui j'étais.» Jusqu'à ce jour de février.

«Soudain, des crimes de guerre ont été commis en mon nom, des villes détruites et des enfants tués»

On ne change pas ses origines

Nous nous sommes entretenus avec Anna Fenko, professeure de sciences sociales à l'université d'Amsterdam et elle-même exilée russe. Elle est assise dans son bureau, les murs sont blancs, la chaise et l'imprimante aussi. Elle explique que de nombreux Russes sont dans le même cas qu'Elena. «La guerre détruit l'identité nationale de millions de Russes.» Ce qu'Elena vit actuellement, Anna Fenko le qualifie de diffusion identitaire.

«En tant que Suisse, on peut se représenter les choses ainsi: au lieu d'être toujours confrontés à l'étranger aux clichés habituels sur le fromage, l'argent et le chocolat, les gens pensent immédiatement à la guerre, aux meurtres et aux atrocités»
Anna Fenko, professeure de sciences sociales à l'université d'Amsterdam.

Personne ne veut être associé à des crimes de guerre et à des violeurs. Mais tous les Russes doivent vivre avec cela en ce moment. Qu'ils soient pour ou contre la guerre. Car «on ne peut pas changer ses origines. Le lieu de naissance restera à jamais une partie de l'identité», dit Fenko.

Anna Fenko, chercheuse en sciences sociales, dans son bureau.
Anna Fenko, chercheuse en sciences sociales, dans son bureau.image: screenshot zoom

D'un index parfaitement manucuré, Elena tamponne délicatement une larme sur sa joue. «Parfois, j'avais l'impression que le sentiment de culpabilité m'écrasait.»

Elle se sentait prisonnière d'elle-même. Pour s'en sortir, elle a dû se prouver qu'elle n'avait plus rien à voir avec la Russie d'aujourd'hui.

De nombreux Russes souffrent de violences psychologiques

La manière dont les gens réagissent aux attaques contre leur identité varie d'un cas à l'autre. Les partisans de la guerre se persuadent que la guerre est nécessaire. «La Russie est à leurs yeux le gentil de l'histoire, dans sa lutte solitaire contre le mal», explique Anna Fenko.

Le méchant: un Etat nazi, contrôlé par un régime fantoche. Soutenu par un Occident puissant et perfide. Renforcé par des valeurs détestées par le peuple: le libéralisme, le féminisme et la liberté sexuelle.

Elena devant un gâteau et du vin, Elena détendue sur le canapé, Elena avec un chat dans les bras.
Elena devant un gâteau et du vin, Elena détendue sur le canapé, Elena avec un chat dans les bras.image: dfr

D'autres Russes – principalement ceux qui ont accès à des informations indépendantes – ne parviennent à pas s'identifier à cette nouvelle réalité. Ils glissent dans une crise identitaire. Les actions, les décisions et les opinions d'une personne ne sont plus déterminées par des idées stables qu'elle a d'elle-même. Ce sont plutôt des circonstances extérieures et aléatoires qui déterminent l'identité.

Cette crise d'identité serait déclenchée par un traumatisme psychologique suite à la violence subie. «La guerre ne menace certes pas l'existence physique de la plupart des Russes. Mais pour beaucoup, elle est vécue comme une violence contre tout ce qui leur est cher», explique Fenko. «La seule issue pour de nombreux Russes est de lutter activement contre la perte de leur identité.»

La tête se transforme en cocotte-minute

Fin février, Elena s'est inscrite au centre d'asile de Zurich. Elle a traduit et rempli des documents pour des centaines de personnes en exil. «J'ai essayé de faire en sorte que tous se sentent désormais en sécurité.» Elle écoutait les histoires terribles. Et elle a eu du mal à le supporter.

Elena voulait aider, mais pas seulement par amour du prochain: également par intérêt personnel. Elle cherchait une sortie sur une autoroute qui ne connaît qu'une seule direction: l'effondrement mental.

Mais elle n'a pas trouvé d'échappatoire. Au contraire. La guerre s'installait dans chaque cellule de son cerveau. Sa tête était une cocotte-minute prête à exploser. «Je passais chaque minute de libre assise devant mon ordinateur à lire des articles de journalistes critiques envers la Russie.» Elle est devenue active sur Facebook, postant chaque jour des dizaines de vidéos et d'articles.

Ce n'est que lorsqu'elle a réalisé qu'elle n'était pas seule à souffrir qu'elle a pu être aidée.

Une Russie libre et démocratique

Elena montre son balcon. Sur la balustrade, un drapeau blanc-bleu-blanc flotte au vent. C'est le symbole de protestation du groupe «Russie du futur». Il s'agit d'une variation du drapeau national russe, mais sans la bande rouge. Il symbolise l'espoir d'une Russie libre et démocratique.

Fin mars, Elena a découvert l'association sur Facebook. «Nous sommes tous des Suisses de Russie. Nous avons en commun un sentiment d'aliénation et de colère», dit-elle. Tous les mercredis, le groupe se réunit sur le Rathausbrücke à Zurich pour manifester contre la guerre.

«Tout le monde se prend dans les bras, pleure et crie ensemble sa frustration»
Elena Heydemann.

La douleur et l'amertume des autres Russes ont agi comme un exutoire à son propre sentiment de culpabilité accablant. Elle a compris qu'elle n'était pas seule. Le fait que d'autres vivent également cette aliénation lui a donné de la force et une nouvelle vision d'elle-même. «Je suis toujours russe, j'aime Tchekhov et Bounine et je mangerai du hareng en manteau de fourrure pour le Nouvel An. Mais l'Etat russe et le peuple russe, ce n'est pas la même chose.»

«Nous n'arrêterons pas jusqu'à ce que justice soit faite»

Anna Fenko connaît également les groupes de protestation russes. Ils sont actifs dans toute l'Europe. Dans les drapeaux blanc-bleu-blanc, Fenko reconnaît une réaction psychologique à court terme. «Ils se démarquent activement des "méchants Russes". Mais qui sont les méchants? Ceux qui vivent en Russie sans accès à des médias libres, constamment exposés à la propagande de guerre de l'Etat?»

Il n'est pas pertinent, selon la professeure, de diviser les personnes d'une même nationalité en bons et en mauvais. «Cela ne change rien au fait que les bons comme les mauvais Russes restent avant tout une chose: russes.»

Elena et la peinture acrylique de son groupe de protestation.
Elena et la peinture acrylique de son groupe de protestation.image: dfr

Elena n'est pas de cet avis. Elle sort fièrement l'une de ses peintures du coin de son salon. On y voit le groupe de protestation, debout devant un panorama alpin, avec des pancartes et des drapeaux. «Nous n'arrêterons pas tant que justice ne sera pas faite. Jusqu'à ce que la Russie se retire de l'Ukraine.»

Quand ce jour arrivera, Elena trinquera avec du champagne. Mais pas à Saint-Moritz: sur le pont de l'hôtel de ville de Zurich.

Traduit de l'allemand par Tanja Maeder.

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