«Ce poison fait de la Russie une menace permanente, même après Poutine»
Nous vivons une époque marquée par de multiples crises. Laquelle vous inquiète le plus?
Egils Levits: Il y a deux crises qui me préoccupent. Premièrement, la crise sécuritaire, notamment en Europe, mais aussi dans le monde. Et deuxièmement, la crise de la démocratie, qui semble s'éroder quelque peu.
La défaite de Viktor Orban aux élections en Hongrie a été interprétée comme un signal positif pour la démocratie. Qu’en pensez-vous?
Je suis prudemment optimiste. Quelques jours avant les élections en Hongrie, j’avais demandé que, en cas de nouvelle victoire d’Orban, l’Union européenne trouve des moyens d’empêcher qu’un ou plusieurs Etats membres ne bloquent l’ensemble de l’Union. Cela n’est probablement plus aussi urgent après l’élection du chef de l’opposition Péter Magyar. L’une de ses principales promesses électorales était de débloquer les fonds européens. Pour cela, il doit respecter certaines règles de l’Etat de droit.
La situation s'annonce également difficile dans d'autres pays d'Europe de l'Est. La Roumanie vient de s'ajouter à la liste.
La Roumanie, tout comme la Bulgarie ou la Slovaquie. Mais on pourrait aussi mentionner la France, où des élections auront lieu l'année prochaine. Et, selon les derniers sondages, l'AfD est le premier parti allemand. Personne ne veut former de coalition avec ce parti, du moins pour l'instant.
Il y a longtemps que vous mettez en garde contre la menace russe. Elle fait partie de la crise sécuritaire que vous avez mentionnée. Quelle est l’ampleur du problème actuellement?
Dans un avenir proche, la Russie restera concentrée sur l'Ukraine. Nous devons clairement rappeler que l'Ukraine défend l'Europe. Et nous devons veiller à ce qu'elle puisse le faire. Mais je pars du principe qu'un cessez-le-feu fragile finira par s'installer.
Comment la décririez-vous?
Vladimir Poutine et son parti l’ont élaborée à partir de divers éléments: l’impérialisme classique du 19ᵉ siècle, les idées fascistes des années 1920 et 1930 en Allemagne et en Italie, ainsi que l’exceptionnalisme et le messianisme russes du 19ᵉ siècle. Selon cette idéologie, Dieu a confié à la Russie la mission de civiliser le monde. Je doute que cette idéologie disparaisse après Poutine, car elle peut perdurer avec un autre dirigeant.
En Ukraine, les choses ne se passent toutefois plus aussi bien pour les Russes.
L'Ukraine s'est relevée de manière étonnante. Elle a développé sa propre industrie militaire, notamment l'industrie des drones, en temps de guerre. Elle est même prête à mettre cette nouvelle technologie à la disposition des pays du Moyen-Orient. Il est donc très important pour l'Europe que l'Ukraine adhère à la fois à l'UE et à l'Otan.
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Cette adhésion suscite de fortes réticences. Comment cela se passera-t-il?
Il y a sept candidats à l'adhésion à l'UE: l'Ukraine, la Moldavie et les pays des Balkans occidentaux. L'UE et son mécanisme décisionnel doivent s'y préparer. J'ai proposé que le traité d'adhésion prévoie que ces nouveaux membres renoncent à leur droit de veto pendant 15 ans. Cela devrait satisfaire tout le monde. Les pays candidats, parce qu'ils sont intégrés, et les pays actuels de l'UE, parce que cela ne crée pas de problème supplémentaire.
Vous plaidez pour une Europe à deux vitesses?
C'est dans cette direction. Pour moi, il s'agit aussi d'un problème juridique: le veto, ou même la simple menace d'y recourir constituent parfois un abus de droit. Il faut prendre cela au sérieux.
L'Ukraine a connu un hiver très rigoureux, marqué par des attaques contre ses infrastructures énergétiques et ses réseaux de chauffage. Peut-elle encore tenir le coup?
Depuis le début de l'année, je suis optimiste pour deux raisons: l'Ukraine a montré qu'elle pouvait résister malgré cet hiver rigoureux. Sa situation s'est même légèrement améliorée. Parallèlement, la Russie montre certains signes de fatigue. Peut-être que ces deux facteurs permettront de voir se dessiner une solution.
La Suisse fournit actuellement des générateurs à l’Ukraine.
Oui, c'est le genre d'initiatives qui pourrait contribuer à améliorer la situation l’hiver prochain.
On dit que Poutine devient de plus en plus paranoïaque. Son régime est-il menacé?
La paranoïa est la caractéristique de cette idéologie russe. C'est l'idée que la Russie est assiégée par le reste du monde et qu'il faut riposter de manière offensive.
L'Europe peut toujours répondre en assurant qu'elle n'a pas l'intention d'attaquer la Russie, mais je doute que cela ait de l'effet.
Concrètement, comment cela se traduirait-il?
La dissuasion repose sur trois éléments. Le premier, ce sont de réelles capacités militaires. C’est pourquoi il est très important d’investir dans la défense. L’Europe en a décidé ainsi, et les choses évoluent peu à peu dans la bonne direction. Deuxièmement, et c’est là que réside le problème, il faut la volonté politique de se défendre en cas d’attaque. Avec sa guerre de l’information hybride menée contre un Occident ouvert et démocratique, la Russie tente d’affaiblir cette volonté de défense.
Quel est le troisième élément?
Il faut communiquer de manière crédible sur cette volonté et ces capacités. C'est de là que naît la dissuasion. Et il faut faire comprendre aux populations que l'investissement dans la défense est un investissement au service de la paix.
En Russie, l'inflation et les blocages d'Internet compliquent de plus en plus la vie de la population. Cela pourrait-il devenir un problème pour Poutine?
En Occident, nous évaluons la situation selon nos propres critères. Pour nous, une inflation de quelques pourcents seulement est déjà une catastrophe. Les Russes sont beaucoup plus résistants. Ils vivent dans un Etat répressif et sont habitués à l'oppression et aux restrictions.
L'Otan subit également des pressions de la part de l'Occident, plus précisément de Donald Trump. Comment évaluez-vous ce problème?
C'était déjà prévisible dès son premier mandat. Cette attitude hostile oblige l'Europe à repenser son rôle dans le monde. Face à la menace russe et au réarmement chinois, l'insistance de Trump pour que les dépenses consacrées à la défense soient portées à 5% du produit intérieur brut des pays membres de l'Otan est tout à fait raisonnable. C'est ce qui se fait actuellement.
Dans le même temps, le bouclier de sécurité des Etats-Unis en Europe s'est considérablement affaibli. C'est déjà un problème. Et, bien sûr, il y a le Groenland, ce qui constitue, disons, une évolution surprenante.
Cela signifie-t-il que l'Europe doit vraiment commencer à renforcer sa défense?
Oui, toute l'Europe, et pas seulement certains pays. Il faut utiliser les structures de l'Otan pour que l'Europe puisse se défendre de manière autonome. Cela implique d'intégrer l'Ukraine dans ces structures de sécurité européennes, peut-être en lui permettant d'adhérer à l'Otan.
Cela ne sert à rien d’espérer un après-Trump?
C’est bien d’avoir un ami. Mais s’il n’est pas présent ou s’il n’est pas disposé à aider, il faut être capable de s’aider soi-même.
Cela signifie-t-il que l’Europe pourrait se doter de ses propres armes nucléaires?
C'est à l'ordre du jour. Emmanuel Macron a proposé d’étendre son bouclier nucléaire. Des discussions ont également eu lieu avec le chancelier allemand Friedrich Merz. Je pense que cela va dans la bonne direction.
Pour l'Europe, l'approvisionnement énergétique reste également un problème. L'Allemagne, par exemple, est devenue très vulnérable.
Dans la plupart des pays, la population a longtemps rejeté l’énergie nucléaire. Or, celle-ci offre une certaine indépendance. On développe actuellement de petites centrales nucléaires qui devraient être opérationnelles en France d’ici 2035. C’est une solution à moyen terme, mais les énergies renouvelables jouent déjà un rôle très important aujourd’hui. On peut continuer à les développer et essayer de gérer cette période de transition en diversifiant les sources d’approvisionnement.
La Lettonie a dû résoudre assez rapidement le problème de l'énergie après l'attaque russe contre l'Ukraine.
Nous avons la chance de tirer la moitié de notre énergie de l'hydroélectricité. C'est une source renouvelable permanente. Nous disposons également d'autres énergies renouvelables. De plus, nous sommes passés au gaz naturel liquéfié et ne dépendons plus de l'énergie russe.
La Suisse n’est membre ni de l’UE ni de l’Otan. On a parfois l’impression que chez nous, on n’a pas pris la mesure de la gravité de la situation.
La Suisse est entourée d’amis (rires), et sa situation géographique est très favorable. Mais la Suisse bénéficie de la capacité et de la volonté de défense de l’Europe. Je constate que beaucoup de Suisses partagent ce point de vue et réfléchissent à la manière dont ils peuvent y contribuer.
En Suisse, nombreux sont ceux qui estiment que nous devrions miser sur la diplomatie plutôt que sur le réarmement.
La diplomatie, c’est bien, mais il ne faut pas se faire d’illusions. Elle peut aider dans de nombreuses situations, mais elle ne permet pas toujours de résoudre le problème. Pour que la diplomatie fonctionne, chaque partie doit avoir des intérêts qui se recoupent à un certain degré. Ce n’est pas toujours le cas, et la diplomatie se révèle alors relativement impuissante. Il faut le reconnaître, et ne pas s’en servir comme d’une excuse.
Vous avez rappelé devant le Bundestag allemand que la Lettonie a perdu un tiers de sa population lors des deux guerres mondiales. En Suisse, nous avons été épargnés. Est-ce pour cela que nous manquons de sensibilité face à de tels problèmes?
Peut-être que cette mémoire historique nous rend plus sensibles à la réalité. Mais la Suisse est au cœur de l’Europe. Ce continent a connu de nombreux épisodes de guerre et de violence. Je crois que la Suisse se considère comme faisant partie de l’Europe. Pas de l’Union, mais de l’Europe (rires).
La neutralité est également un sujet important chez nous. Peut-elle encore fonctionner dans le monde d’aujourd’hui?
La Suède et la Finlande ont compris que la neutralité est inutile en cas de menace. Au début de la Seconde Guerre mondiale, la Lettonie s’était également déclarée neutre. Cela ne l’a pas aidée, pas plus que la Belgique avant la Première Guerre mondiale.
(trad.: mrs)
