Ce facteur peut faire perdre jusqu'à un semestre d'école aux enfants
C’est un débat qui préoccupe depuis des années les parents, enseignants, politiciens et chercheurs: à quel âge les enfants peuvent-ils recevoir leur premier smartphone et accéder aux réseaux sociaux? De nombreuses études associent en effet Tiktok, Instagram et compagnie à un sommeil de moins bonne qualité, une concentration réduite et une baisse de la satisfaction à l’égard de la vie.
Mais une question essentielle continue de diviser: les réseaux sociaux rendent-ils les enfants malades – ou les enfants déjà en difficulté se tournent-ils simplement davantage vers leur smartphone?
Les études menées jusqu’ici mesuraient le nombre d’heures que les enfants passent chaque jour sur les réseaux sociaux et cherchaient à déterminer si une utilisation plus fréquente allait de pair avec davantage de problèmes. Une équipe de recherche dirigée par les sociologues des médias Chiara Respi et Marco Gui, de l’Université de Milan-Bicocca, a choisi une autre approche.
Plutôt qu'à la durée d'utilisation des réseaux sociaux, les chercheurs se sont intéressés à l'âge auquel les enfants commencent à les utiliser – et aux conséquences à long terme sur leur parcours scolaire. Leur hypothèse était la suivante: le facteur déterminant pourrait être le fait que les enfants découvrent les réseaux sociaux pour la première fois à un moment particulièrement sensible de leur développement.
Pour vérifier cette hypothèse, les chercheurs ont analysé les données de plus de 5200 élèves du nord de l’Italie. Ils ont relevé l’âge auquel les adolescents ont ouvert leur premier compte sur les réseaux sociaux et ont mis ces informations en relation avec des tests de compétences standardisés à l’échelle nationale, que les mêmes enfants ont passés au cours de leurs huit années de scolarité.
Afin d’exclure l’hypothèse selon laquelle les différences de niveau d’éducation des parents, de situation économique de la famille ou de résultats scolaires antérieurs pourraient expliquer les résultats, les chercheurs n’ont comparé que des enfants présentant des profils similaires.
Retard d'apprentissage
L'étude, publiée dans la revue spécialisée Nature Human Behaviour, aboutit à une conclusion claire: plus les enfants commencent tôt à utiliser les réseaux sociaux, moins bons sont leurs résultats ultérieurs en mathématiques et en italien. Par exemple, les enfants qui ont ouvert un compte sur les réseaux sociaux dès la sixième année de scolarité accusent, en dixième année, un retard d’apprentissage correspondant à environ un semestre par rapport à leurs camarades qui ont attendu au moins jusqu’à la neuvième année. Plus l’accès aux réseaux sociaux est tardif, plus l’écart est faible.
L’anglais fait exception. Les chercheurs n’ont constaté aucun désavantage mesurable dans cette matière. Ils avancent comme explication possible le fait que les enfants et les adolescents sont constamment exposés à des contenus en anglais sur les réseaux sociaux et apprennent ainsi la langue malgré eux.
Les chercheurs ont également cherché à comprendre pourquoi un accès précoce pouvait nuire aux résultats scolaires. Selon leurs observations, les adolescents qui commencent tôt à utiliser les réseaux sociaux se servent plus fréquemment de leur smartphone dans des situations qui exigent de l’attention ou dans lesquelles il serait important de se détendre et de décrocher. C'est notamment le cas pendant les devoirs, juste après le réveil ou avant de s’endormir. Cette forte présence du smartphone explique, selon la matière, entre un tiers et la moitié du constat.
Vers une restriction d'accès
Les chercheurs ne recommandent pas de limite d’âge précise pour l’accès aux réseaux sociaux. Ils estiment toutefois que leurs résultats plaident en faveur d’un accès plus tardif, jusqu’à ce que les enfants aient atteint une maturité cognitive suffisante pour gérer les distractions. Ils demandent également une réglementation plus stricte des mécanismes utilisés par les plateformes pour capter et retenir l’attention des mineurs.
A l’échelle internationale, la tendance à instaurer des limites d’âge pour les réseaux sociaux se développe rapidement. Selon le site «Global Social Media Age Restriction Tracker», géré par l’entreprise de médias à but non lucratif Tech Policy Press, sept pays ont désormais introduit des restrictions d’âge pour les réseaux sociaux, parmi lesquels l’Australie, le Brésil et la Chine.
En France, au Royaume-Uni et en Turquie, des lois allant dans ce sens ont déjà été adoptées, mais ne sont pas encore entrées en vigueur. Dans plus de 30 autres pays, des réglementations similaires et des projets de loi sont à l’étude, ou font tout au moins l’objet de débats publics et politiques.
En Suisse aussi, la population est largement favorable à un durcissement des règles, comme l’a montré une enquête Sotomo réalisée en mai 2025 pour le compte d’AXA. Selon cette enquête, 80% des quelque 1700 adultes interrogés sont favorables à une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Les principales préoccupations exprimées par les personnes interrogées sont l’exposition des enfants aux risques de cyberharcèlement, de cyberprédation (prise de contact ciblée en ligne par des adultes dans le but d’établir une relation abusive), ainsi qu’aux contenus à caractère sexuel ou violent et à une utilisation excessive d’internet.
Le Conseil fédéral se penche désormais également sur la question d’une interdiction des réseaux sociaux. Il a approuvé une motion déposée au Conseil des Etats et souhaite présenter dans un rapport comment mieux protéger les enfants et les adolescents contre une consommation excessive et nocive des réseaux sociaux, déterminer s’il existe un besoin d’agir et, le cas échéant, sous quelle forme. Le rapport devrait être publié l’année prochaine. (adapt. tam)
