Après Paris, les marathons suisses vont-ils imposer des «ravitos écolos»?
A Paris, le changement n’est pas passé inaperçu. En supprimant les gobelets à usage unique pour obliger les coureurs à remplir leur propre contenant, les organisateurs ont voulu réduire l’empreinte environnementale de la course. Sur le papier, l’intention est difficilement contestable. Sur le terrain, l’expérience a été… plus contrastée.
La mesure a clairement divisé, notamment en raison de son impact très concret sur la manière de courir, et d’un système jugé inégal par certains participants. Pour rappel, les coureurs devaient se munir de leurs propres contenants, à remplir aux ravitaillements… Sauf pour les élites capables de courir le marathon en moins de 2 heures 50, qui avaient droit à des gourdes remplies aux ravitaillements.
Alors, faut-il y voir le futur des grandes courses populaires? Nous avons posé la question à plusieurs organisateurs de marathons en Suisse romande et alémanique.
Des visions différentes, une même envie
A Lausanne, par exemple, les gobelets en carton restent la norme. Ils sont récupérés après la course et valorisés, c’est-à-dire brûlés à Tridel, usine lausannoise d'incinération, de traitement et de valorisation thermique des déchets. Mais en parallèle, on observe une évolution venue du terrain, comme l’explique la co-organisatrice de la course Josette Bruchez:
Résultat, le nombre de gobelets utilisés diminue naturellement, sans qu’un changement radical ne soit imposé par l’organisation, ni particulièrement demandé par les coureurs.
La logique est plus ou moins la même à Genève, où l’on parle, pour l’instant du moins, plutôt de transition que de rupture. Comme le rappelle Benjamin Chandelier, le directeur de la manifestation, le marathon a supprimé les bouteilles en plastique dès 2012 et fonctionne aujourd’hui avec de l’eau du robinet, servie dans une majorité des ravitaillements dans des gobelets réutilisables.
Mais surtout, l’édition 2026 marque une nouvelle étape avec un système hybride. D’un côté, des gobelets (pour la plupart réutilisables), de l’autre, des rampes à eau permettant aux coureurs de remplir leurs propres flasques.
De quoi tester, observer… pour opérer d’autres changements dans le futur? «Nous analyserons les retours d'expérience après cette édition pour définir la suite», répond le Genevois, qui souligne que les jeunes générations y sont sensibles.
A Lucerne, des gobelets jetables compostables sont toujours proposés aux coureurs durant la course, mais ils remplissent eux-mêmes leur gourde, puisqu’une rampe similaire à ce qui se fait à Paris a été installée après la ligne d’arrivée, explique Reto Schorno, co-directeur du marathon alémanique.
«Faire évoluer les habitudes»
Car derrière la question technique se cache surtout un enjeu humain. A Genève comme ailleurs, on insiste sur la dimension pédagogique: «Il s’agit de faire évoluer les habitudes», explique l’organisation. Un travail déjà entamé il y a plus de dix ans, lors du passage des bouteilles aux gobelets.
Même constat à Lausanne. Les organisateurs encouragent depuis plusieurs années les coureurs à venir avec leur propre équipement, sans pour autant les y contraindre. Autrement dit, le changement est amorcé, mais il repose encore largement sur le volontariat.
Et c’est là toute la différence avec Paris. Car imposer un nouveau système, c’est aussi toucher à l’expérience de course. Et sur ce point, les sensibilités divergent. A Genève, on estime que «la pratique devra nécessairement évoluer», au nom des enjeux environnementaux. Le modèle hybride qui sera testé cette année est d’ailleurs présenté comme une étape vers un futur plus autonome pour les coureurs.
A Lausanne, en revanche, le constat est plus pragmatique: les ravitaillements actuels fonctionnent. Deux visions, donc. D’un côté, l’idée que le coureur doit s’adapter. De l’autre, celle que l’organisation doit préserver une certaine fluidité.
Une écologie… à trouver ailleurs
Autre point qui revient dans plusieurs réponses, l’impact environnemental réel de ces mesures. Car réduire les déchets sur le parcours est une chose. Réduire l’empreinte globale de l’événement en est une autre.
Et sur ce point, les organisateurs sont assez clairs, le principal levier se situe ailleurs. A Genève, cela passe par l’intégration d’un calculateur carbone lors de l’inscription, pour sensibiliser les participants à l’impact de leurs déplacements. Mais aussi la mise à disposition gratuite des transports publics. Même logique à Lucerne, où l’on rappelle que «plus de 80% des émissions de CO₂ proviennent du transport des participants».
Par ailleurs, remplacer des gobelets ne suffira pas à rendre une course réellement durable. Au marathon lucernois, on observe insiste sur un point central:
Car si ces dispositifs sont déjà bien ancrés dans le trail, ils restent moins naturels sur route, où les attentes sont différentes, et où les pauses ne font pas «partie» de la course. Les participants paient un dossard, attendent un certain niveau de service… et ne sont pas forcément prêts à revoir leurs habitudes du jour au lendemain.
Une équation logistique (et culturelle)
Mettre en place des ravitaillements «écolos» ne se résume pas à supprimer des gobelets. Les organisateurs évoquent une série de contraintes très concrètes: gestion des flux, installation des infrastructures, pression de l’eau, collecte et lavage des contenants réutilisables… Sans oublier le facteur humain.
«Les participants sont exigeants, ce qui reflète aussi la société», note-t-on à Lucerne, où l’on rappelle que beaucoup d’éléments (t-shirts, médailles) sont aujourd’hui remis en question pour des raisons écologiques. Un équilibre délicat, entre attentes des coureurs et volonté de réduire l’impact environnemental.
A Lausanne, on a choisi de rapprocher le départ et l’arrivée pour que les coureurs retrouvent tout ce dont ils ont besoin au même endroit. «Le départ, l’arrivée, les vestiaires, douches, dossards, dépôt des sacs se trouvent ainsi dans un rayon de 500m», explique Josette Bruchez.
Ce qui fait tout de même une économie de 14 000 pèlerines, entre autres tentatives pour faire baisser l’empreinte carbone de l’événement.
Le marathon lucernois, lui, avance le choix de ne plus rendre automatique la distribution de t-shirts ou de médailles. «Depuis l'année dernière, le t-shirt n'est plus inclus dans les frais d'inscription. Il faut parfois le commander plus d'un an à l'avance sans connaître le sexe ni la taille des coureurs», rappelle Reto Schorno.
Copier Paris? Pas si vite
Alors, les courses suisses vont-elles suivre l’exemple parisien? A court terme, rien ne l’indique. Toutes observent, certaines testent, mais aucune ne semble prête à imposer un changement aussi radical. La tendance est plutôt aux solutions hybrides, progressives, adaptées aux réalités locales.
Avec, en filigrane, une question plus large: jusqu’où peut-on transformer une course au nom de l’écologie… sans en altérer l’essence, et sans sacrifier le confort voire la santé des participants?
Car si l’objectif est partagé par tous, les moyens pour y parvenir restent, eux, encore largement ouverts. Et l’organisateur lucernois de rappeler que l'événement le plus durable, qu’il s’agisse d’un marathon, d’un festival ou autre, est celui qui n'a pas lieu.
