Marathon de Paris: ce geste «écolo» a pourri ma course
Je ne pensais pas écrire ça un jour après un marathon, mais j’ai été dégoûtée. Pas par la distance, la douleur, ou ce moment bien connu où les jambes commencent à négocier avec le cerveau autour du 32e kilomètre. Non. Ce qui m’a réellement plombée, ce sont les ravitaillements.
Cette année, les organisateurs du Marathon de Paris ont décidé de supprimer les gobelets distribués à la volée. A la place, un système «plus écologique», où chacun court avec son propre contenant, un gobelet mou, et le remplit sur les ravitaillements, avec l’aide de bénévoles qui utilisent des espèces de douchettes.
Comme ça 👇🏽
@parismarathon Petite pause au ravito ?💧 Quick break at the aid station? 💧 #SchneiderElectric #ParisMarathon ♬ Akon's Beautiful Day - Akon
Sur le papier, pourquoi pas. Dans les faits? Au mieux, une usine à frustration. Dans le pire des cas, une incitation à jouer avec sa santé.
Prends ton gilet et tais-toi
Déjà, parlons du fameux kit remis avec le dossard. Un gobelet mou, donc. Et surtout un gilet d’hydratation. Enfin, «gilet»… disons plutôt un objet non identifié qui ressemble davantage à un sac de parachute qu’à un vrai gilet qualitatif vendu dans un magasin de sport. Et une vieille odeur de plastique cheap qui rappelle celle du ballon gonflable offert à l’achat d’un magazine dans les années 2000. Un fumet de madeleine de Proust qui pue.
Bref, un truc bas de gamme, mal foutu, avec des sangles rigides, des matériaux pas respirants, des finitions éclatées, que personne ne va réutiliser.
Et qu’on a produit… pour des dizaines de milliers de coureurs. Presque 60 000. Pour l’écologie, on repassera. Par ailleurs, les coureurs un tant soit peu avertis connaissent bien le principe:
Autrement dit, aucune expérimentation le jour de la course. On court avec des chaussures qui ont déjà des kilomètres au compteur, on porte des vêtements confortables, et on n’essaie pas des gels qu’on a jamais goûtés.
Idem pour le gilet, théoriquement. Demandez à n’importe quel coureur qui s’envoie des longues distances. D’ailleurs, les participants qui couraient avec ce parachute d’hydratation n’étaient pas très nombreux, sans compter que face à ce système, beaucoup ont acheté des flasques. Donc encore du plastique. Encore des achats. Encore du «consommer plus, pour consommer moins».
S’arrêter, repartir, s’arrêter, repartir…
Mais le vrai problème n’est même pas là. Non, l'ennui, c’est que ce système vous force à vous arrêter. Et ça, pour quelqu’un qui court, c’est tout sauf anodin. Avant, on attrapait un gobelet en courant. On ralentissait à peine, on buvait, on continuait. Le mouvement ne s’arrêtait jamais, l’effort restait constant.
Cette fois, il faut ralentir, s’arrêter, se frayer un chemin (certains ravitos étaient blindés de monde et placés en montée, histoire de bien casser le rythme!), attendre, se faire remplir son gobelet, boire… puis repartir. Et repartir, c’est une autre histoire.
Parce que ce n’est pas juste «10-12 secondes de perdues». C’est une mécanique entière qu’on casse. Comme une voiture sur l’autoroute qui doit sortir, ralentir, s’arrêter, faire le plein, redémarrer, accélérer, se réinsérer dans le trafic, en utilisant bien plus d’essence rien que pour cette manœuvre.
Un système qui fait perdre du temps, du rythme, de l’énergie. Au début, ça passe encore. On se dit que ça va. Et puis les kilomètres s’enchaînent. Et à force de s’arrêter, relancer, s’arrêter, relancer… on s’épuise différemment. Plus sournoisement.
«Ça s’est bien passé sur le semi»
Sur un marathon, la clé, c’est la régularité. L’économie d’énergie. Le fait de ne jamais casser la machine. Là, on vous force à le faire tous les 5 kilomètres, sauf pour ceux qui avaient mis en place leur propre ravitos: certains coureurs avaient des amis sur le parcours pour échanger, en courant, leurs flasques vides contre des flasques pleines. Dommage pour les autres.
Ce qui est presque le plus frustrant, c’est l’argument avancé par les organisateurs. Ils ont testé ce système sur le semi-marathon un mois plus tôt. Et «ça s’est bien passé». Sauf qu’un semi et un marathon, ce n’est pas le même sport.
Le test sur le semi de Paris 👇🏽
@nanarunsparis Sujet polémique : des points de ravitaillement sans gobelets ni bouteilles d’eau au #semideparis ♬ Powerful songs like action movie music - Tansa
Sur un semi, on peut ne pas boire. C’est intense, mais gérable. Sur un marathon, impossible. L’hydratation fait partie intégrante de la stratégie de course, et ce, dès les premiers kilomètres, et même en amont de la course.
Comparer les deux, c’est comme dire qu’un sprint et un ultra, c’est la même chose parce que «dans les deux cas, on court». Non. Et ça, n’importe quel coureur le sait. Sauf ceux qui organisent le Marathon de Paris?
Une course populaire devenue élitiste
Et puis il y a ce détail qui pique. Face aux critiques, les organisateurs ont mis en place un système… hybride. Les coureurs les plus rapides, ceux qui passent la ligne d’arrivée en moins de 2h50, avaient droit à des gourdes pré remplies sur les ravitos.
Donc eux pouvaient continuer à courir et s’hydrater sans s’arrêter. Et là, on touche à quelque chose d’assez triste. Parce que la beauté d’un marathon, c’est justement le fait que tout le monde court dans les mêmes conditions. Du vainqueur en 2h10 au coureur du dimanche qui finit en 5h30.
Même parcours, mêmes règles, même expérience. Là, ce n’était plus le cas. Et ça casse quelque chose.
Boire ou courir: il faut choisir
A la fin, j’ai même fait un choix que je n’aurais jamais imaginé. J’ai arrêté de boire. Pas parce que je n’avais plus soif, mais parce que je savais que si je m’arrêtais encore une fois, je ne repartirais pas.
Alors j’ai serré les dents. Huit bornes sans m’hydrater. Après en avoir déjà 34 dans les jambes. C’est absurde, et même dangereux. Et je n’étais pas la seule à opter pour cette stratégie.
Un système qui pousse les coureurs à moins boire sur un marathon pour ne pas se scier les jambes n’est pas un système «écologique». C’est un système problématique.
Ce qui me frappe, aussi, c’est le contraste. L’année passée, j’avais couru le marathon de Stockholm. Moitié moins cher. Et une organisation aux petits soins: ravitaillements plus généreux, avec des boissons et des choses à manger plus variés, avec même du bouillon chaud et salé sur les derniers kilomètres.
Paris, c'est fini
Et les goodies distribués en Suède étaient réellement utiles, pas comme cet affreux gilet made in je sais pas où, il n’y a pas d’étiquette. A Paris, j’ai eu l’impression d’être dans une machine. Un dossard à presque 200 euros. Des gadgets inutiles. Et une expérience qui, au lieu de vous accompagner, vous cuit à petit feu.
A quiconque aurait envie de courir un marathon dans une capitale européenne, je ne recommande pas celui-ci. En tout cas, pas avec ce système qui pénalise les coureurs, surtout ceux qui ne terminent pas en 2h50, et ont pourtant un mérite de dingue de s’envoyer le bitume pendant 4 heures, 5 heures, 6 heures.
Peut-être que ce système «écolo» évoluera, sera amélioré, repensé, corrigé. Mais en l’état, il pose une vraie question: jusqu’où peut-on transformer une course au nom de bonnes intentions, pleines de contradictions, sans dégrader l’expérience de ceux qui la courent?
Qu’importe, les organisateurs peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Car le Marathon de Paris fera encore le plein l’année prochaine, avec ou sans gobelets mous. En 20 ans, le nombre d’inscrits a presque doublé. Pour beaucoup de coureurs, qui viennent d’ailleurs du monde entier, la capitale française représente une sorte de fantasme.
Mais un marathon, ce n’est pas censé être un parcours d’obstacles logistiques. Alors oui, comme des dizaines de milliers d’autres coureurs, je l’ai terminé, avec un chrono honorable: 3h59. Mais pour le prochain, j’irai ailleurs. Parce que j’aimerais juste qu’on me laisse faire ce pour quoi je suis venue: courir, point.
