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Les nageurs mangent comme des goinfres, et pour cause...

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Les nageurs mangent comme des goinfres, et pour cause...

Dans leurs assiettes, «ce n'est pas beau à voir», prévient une championne du monde. Mais à plus de 100 km par semaine, leur corps devient une chaudière: il brûle tout. Jusqu'au jour où...
23.06.2022, 17:3723.06.2022, 17:37

Les championnats du monde de natation sont un enchantement quotidien pour tous les amateurs de beauté plastique. Les corps sont élancés, fuselés, striés, idéalement proportionnés, petits chefs d'oeuvre de l'humanité amphibie. Pourtant, ils ne vivent pas de glamour et d'eau fraîche, mais de cochonneries diverses. Et ils «passent sur la balance une fois par semaine, grand max», jure Swann Oberson, ancienne championne du monde du 10 km en eau libre.

Techniquement, l'explication est simple: la natation figure parmi les sports les plus énergivores du répertoire olympique. «La pression exercée par l’eau entraîne une résistance bien supérieure à celle de l’air. De fait, l'ensemble du corps est sollicité en permanence. Tous les muscles travaillent», expliquent les spécialistes de Décathlon.

Pizzas, crêpes, McDo

Pratiquée à haute intensité, la dépense calorique atteint des gouffres qu'aucune activité «raisonnable» ne peut égaler. «On a très faim, tout le temps. Et on mange comme des goinfres», témoignage Swann Oberson.

La Genevoise en rit encore: «Ce qui est génial, c'est qu'on peut avaler tout ce qui passe: on ne prend pas un gramme. Les coureurs à pied ou les cyclistes surveillent leur poids en permanence. Nous pas. En natation, on peut mettre à la poubelle tous les manuels d'alimentation parfaite car si on s'entraîne normalement, il est presque impossible de prendre du poids.»

Les orgies de Michael Phelps

Quand il s'entraînait, le plus grand nageur de l'histoire mangeait pour quatre: 12 000 calories par jour, soit bien au-delà des 2500 à 3000 que la sagesse recommande à un homme de sa corpulence (1,93 m). Voici le petit-déjeuner qu'il avalait chaque matin:
- 3 sandwiches à l'omelette avec fromage, laitue, tomates, oignons frits et mayo
- 3 morceaux de gaufre avec du sucre
- 3 crêpes au chocolat
- 1 omelette de 5 œufs
- 1 bol de gruau
- 2 tasses de café
Et voilà le travail.
Et voilà le travail.

Celui qui fut le nageur le plus rapide du monde, Dano Halsall, nous expliquait quelques années après sa retraite: «Au meilleur de ma forme, j’avais une masse graisseuse de 3 à 4%, soit un volume musculaire exceptionnel. Je mangeais énormément mais mon corps était une grosse chaudière, il brûlait tout à mesure.»

Pendant sa carrière, Swann Oberson a nagé entre 100 et 120 kilomètres par semaine. «Même en course à pied, c'est une distance que les athlètes ne parcourent pas facilement.» Ses journées étaient scindées en deux blocs distincts de nage (quatre heures) et de travail «à sec» (une heure). «Avec des congés le dimanche et le jeudi matin uniquement», soit «un total de 27 heures d'entraînement par semaine».

Il faut ajouter un autre avantage: «L'eau tiède engendre une dépense calorique supplémentaire», salive Swann Oberson, qui confesse «250 grammes de spaghettis chaque midi, avec beaucoup de sauce», et deux autres repas gargantuesques dans la journée, entrecoupés d'un goûter. Juste le temps de changer de mayo.

«Si vous allez dans l'hôtel des nageurs pendant les championnats du monde, ce que vous verrez dans les assiettes va vous horrifier, en termes de volume comme de contenu»
Swann Oberson

On l'a vu aux Jeux de Pékin, en 2008, quand un entraîneur australien a emmené son élevage de tritons au McDo du coin: une nageuse sculptée comme une pomme allumette a commandé trois Big Mac menu pour elle seule, escortés de deux Sundae au chocolat et d'un milk-shake banane.

Médaillé de bronze aux Jeux de Tokyo, Jérémy Desplanches avoue «manger vraiment beaucoup. Mais j’ai la chance de tout éliminer, oui. Il faudra seulement que cette chance ne me quitte pas après ma carrière, ou je risque d’avoir de sérieux problèmes de santé». Son menu idéal: «En entrée, une bonne salade avec de la tomate et de la burrata, un peu assaisonnée. En plat, pas une pizza, mais quelques pizzas. Au dessert, soit un mille-feuille, soit une tarte au citron.»

Le nageur qui s'engraissait

Stève Stievenart, dit «Stève le phoque», s'est rendu célèbre pour sa traversée de la Manche aller-retour en 2020, vêtu d'un simple caleçon. Avant d'affronter les eaux glaciales, il a dormi la fenêtre ouverte et multiplié les douches froides. Il s'est surtout alimenté comme un mammifère marin. Il n'a mangé que du poisson gras pendant des mois: sardines, harengs, maquereaux, etc. Au rythme d'un kilo de poiscaille par jour, il a pris 50 kg de graisse, sa couche de protection «100% naturelle».
L'homme-mammifère.
L'homme-mammifère.

En outre, il faut beaucoup boire, et pas seulement une tasse de temps en temps. «Dans l'eau, on n'a pas la sensation de soif, ni de bouche pâteuse, comme en course à pied. Et on transpire finalement assez peu, explique Swann Oberson. Le danger serait de ne pas boire. Moi, par exemple, j'étais un chameau. Mais il faut absolument se forcer.»

Alcool et cigarette

C'est donc le ventre plein que les nageurs quittent les bassins pour entrer dans la vie dite «active» (une expression qui doit beaucoup les amuser). Et là, les problèmes commencent... Dano Halsall nous avouait après sa carrière une forme d'addiction à l'effort et à l'excès qu'aucun bonheur ne vient apaiser, cliché chiqué de la famille Ricoré réunie autour d'un petit déj' équilibré (encore une bonne plaisanterie qu'on ne fera pas avaler aux nageurs).

«Moi, j’étais un sprinter. Le sprint provoque une décharge hormonale violente dans un laps de temps très court. La sensation de manque, après ma carrière, a duré un an. Je l’ai apaisée avec des petits défis domestiques, en attaquant un passage clouté à fond ou en me faisant exploser les muscles dans une rampe d’escaliers.»
Dano Halsall

Mal-être, douleurs, angoisses. Certains, comme Phelps ou Manaudou, ont replongé. «L’addiction est celle d’un toxicomane lourd, dit Dano Halsall. Je connais une ancienne nageuse qui, malgré une vie équilibrée, n’a pas trouvé d’effort assez violent pour apaiser son manque. A 40 ans, son corps réclame une activité physique toujours plus intense. Cette fille a tenté le triathlon, le marathon. Rien ne semble la rassasier.»

Alors ils mangent. «De nombreux nageurs que je croise sont devenus énormes», s'émeut Swann Oberson... qui s'est mise au trail et au marathon. «C'est triste à dire mais quand on arrête, on perd son corps d'athlète, surtout les filles. Il est difficile de reprendre des habitudes alimentaires normales. On n'a pas forcément moins faim et on a encore envie de tout manger.»

Selon un phénomène de compensation classique, le corps va chercher dans le réfrigérateur des sensations de trop-plein que la vie réelle ne lui procure plus. «Il réclame de la bouffe, conclut Swann Oberson. D'autres nageurs passent à la cigarette ou à la boisson mais au fond, le résultat est le même: la transition de l'athlète entraîné à la personne quelconque est souvent très difficile.»

Vu du fond de la piscine, c'est tout de suite moins glamour. C'est de la rage.

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