Le Salon international du livre d’Alger s’ouvre mercredi 6 novembre, mais il y a un grand absent: Houris. Le roman de Kamel Daoud, l’enfant du pays, sacré Prix Goncourt lundi à Paris, n’y est pas le bienvenu. La raison? Depuis 2005, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale interdit à quiconque d’utiliser ou d’instrumentaliser «les blessures de la tragédie nationale». Il est fait référence ici à la «décennie noire», la guerre civile qui a ensanglanté l’Algérie de 1992 et 2002, faisant entre 100 000 et 200 000 morts.
Avec Houris, un titre qui reprend la terminologie djihadiste désignant les vierges du paradis promises aux martyrs, l'écrivain Kamel Daoud, journaliste en Algérie durant cette même décennie noire, désormais installé en France, enfreint la loi du silence s'appliquant à ces années terribles. L’héroïne de son roman est une jeune femme qui a perdu l’usage de la parole après qu'un homme a tenté de l'égorger au nom de Dieu. Résultat de cette censure d’Etat: des copies du livre circulent paraît-il en grand nombre sous le manteau en Algérie.
Le silence assourdissant des autorités algériennes depuis l’assassinat d’une touriste suisse de 57 ans, le 11 octobre à Djanet, dans le Sud algérien, participe-t-il d’un même black-out mémoriel? Au-delà de la crainte du dégât d’image pour l’activité touristique dans une région saharienne longtemps fermée aux touristes étrangers pour des raisons sécuritaires, l’absence complète de communication officielle au sujet de ce drame a peut-être un lien avec les motivations qui l’ont nourri.
Il a fallu attendre le 22 octobre pour que l’information sorte, via le quotidien français Libération. Mais c’est Le Figaro, qui, le même jour, a fourni des détails sur l’attaque. Selon notre confrère, «la victime était assise à la terrasse d'un café, quand un homme s'est jeté sur elle et l'a égorgée avec une arme blanche en criant "Allah Akbar"». Deux suspects, dont l’un serait le meurtrier, ont été arrêtés.
D’autres versions, écartant l’apparente piste islamiste, font état d’un motif crapuleux, en l’espèce, le vol du téléphone portable de la victime. Originaire de Klosters dans les Grisons, la Suissesse assassinée était en vacances à Djanet avec sa fille, l'ami de celle-ci et deux autres touristes suisses. Tous, ainsi que le corps de la défunte, ont été rapatriés en Suisse. Selon des témoins cités par ailleurs, les suspects seraient des individus venus du Nord de l’Algérie et qui s’habillaient à la façon des Touaregs.
Dans ce dossier, les instances habilitées à parler restent muettes sur les raisons et circonstances du drame. La mairie de Klosters ne tient pas à s'exprimer. A Berne, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), d'une prudence extrême, invoque «la protection de la personnalité de la victime» pour ne pas répondre. Comme on rétorque ne pas comprendre le rapport entre les circonstances de la mort de la touriste suisse et la protection de la personnalité de cette dernière, le DFAE renvoie vers les autorités algériennes, qui ne disent mot.
La presse algérienne francophone semble tout aussi mutique: rien – mais peut-être avons-nous manqué une mention s’y rapportant – sur l’assassinat de la Suissesse à Djanet. A la place, des articles signalant le retour en nombre des touristes étrangers et les efforts accomplis pour les accueillir.
De ces silences conjugués se dégage une impression d’omerta. Berne entend-il ménager Alger en s'abstenant d'adresser publiquement des demandes d'éclaircissement sur le déroulé de cet assassinat? Souhaite-t-il laisser à son partenaire algérien le soin de communiquer sur le drame, ce que ce dernier ne désire visiblement pas faire?
Quant à l'Algérie, la crainte d’une mauvaise publicité pour le tourisme, secteur si profitable au Maroc et sur lequel elle semble miser à son tour, peut expliquer son silence. Mais le caractère potentiellement terroriste des faits accentue le côté énigmatique de ce mutisme.
«En Algérie, c’est la chape de plomb sur les enjeux sécuritaires, les médias redoutent les poursuites de l'Etat», observe un spécialiste du terrorisme islamiste au Sahel.
Notre interlocuteur s’interroge sur l’absence de revendication de cet assassinat, accompagné du cri «Allah akbar», selon Le Figaro. «S’il s’agit d’un acte terroriste voulu par son ou ses auteurs, on peut émettre l’hypothèse que Daech, présent au Sahel, n’ait pas souhaité revendiquer, fût-ce de manière opportuniste comme il en a l’habitude, le meurtre d’une femme.» Et le spécialiste de rappeler que l’assassinat de deux jeunes randonneuses scandinaves, en 2018 dans l’Atlas marocain par quatre assaillants se revendiquant de Daech, n'avait pas été revendiqué par l'organisation terroriste.
Le silence entourant en Algérie la mort de la Suissesse peut s’expliquer par la volonté, nonobstant la charte de 2005 qui limite la libre expression sur le sujet, de ne pas rouvrir les plaies de la guerre civile, traumatisante pour le peuple algérien. Au-delà du cas de la Suissesse assassinée, c’est peut-être s'empêcher de purger ce qu’il reste à purger dans la mémoire récente. Les exemplaires du Prix Goncourt publié chez Gallimard, actuellement diffusés en douce en Algérie, contribueront, qui sait, à cet office cathartique.