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Analyse

En cas de surcharges des soins intensifs en Suisse, qui a la priorité?

Sur quels critères les médecins suisses trieraient les patients si le Covid devait engorger les hôpitaux? Fin septembre, l'Académie Suisse des Sciences Médicales a mis à jour ses directives à ce sujet. Watson les a décryptées.
30.11.2021, 05:4730.11.2021, 06:31
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En Suisse, tout le monde espère éviter un tel dilemme. Mais la question risque pourtant de se poser, surtout avec l'arrivée du nouveau variant Omicron et le déferlement de la 5e vague. En cas d'engorgement des hôpitaux, si les médecins doivent choisir entre deux personnes à admettre aux soins intensifs, sur quels critères vont-ils trancher?

«C'est une vraie question concrète qui pourrait se poser en Suisse»
Samia Hurst, vice-présidente de la Task Force Covid-19

Principal facteur, la survie à court terme

«Si, en raison d’une surcharge totale des capacités aux soins intensifs, des patients ayant besoin de soins intensifs doivent être refusés, le pronostic de survie à court terme constitue le premier et principal facteur de décision pour le triage», écrit l'Académie Suisse des Sciences Médicales, qui a mis à jour ses directives à ce sujet fin septembre. Ainsi, ceux qui ont le plus de chance de s'en tirer passeront en priorité.

Deuxième critère important: la durée attendue des traitements. «Les interventions censées aboutir rapidement aux effets escomptés ont la priorité sur celles dont les effets ne seront constatés qu’à l’issue d’un long traitement», poursuit l'ASSM.

«En clair, on ne prend pas en compte la "qualité" de la vie concernée. L'objectif est de faire survivre le plus de gens possible. Si on doit trier, on favorise ceux qui ont le plus de chance à court terme», décrypte Philippe Eggimann, président de la société médicale de Suisse romande. Une volonté qui paraît tout à fait logique, mais qui pourrait faire surgir de sacrés dilemmes, à l'écouter:

«Potentiellement, une personne de 80 ans, double vaccinée, qui a besoin d'assistance respiratoire, passera avant un jeune de vingt ans, polytraumatisé suite à un accident de ski, qui a un traumatisme crânien sévère et une insuffisance respiratoire à cause de côtes fracturées. Le premier patient a un meilleur pronostic à court terme et il sera plus rapidement tiré d'affaire.»
Philippe Eggimann, président de la société médicale de Suisse romande

Officiellement, l'âge ne compte pas

En effet, contrairement à ce que l'on peut penser, l'âge d'un patient n'a jamais fait partie des facteurs dont les médecins peuvent se servir pour trancher entre deux personnes, selon les directives de l'ASSM. Elle l'écrit d'ailleurs noir sur blanc: «L’âge, le handicap ou la démence ne sont pas des critères en soi à prendre en compte. Il s’agirait d’une violation de l’interdiction de discrimination inscrite dans la Constitution fédérale.»

Médecin intensiviste romand, Pierre* nuance toutefois:

«Dans la réalité, l'âge joue bien sûr un rôle. A deux patients égaux, avec deux mêmes chances de survie, on va prendre le plus jeune, ça, c'est certain»
Pierre, médecin intensiviste

Le spécialiste souligne que son métier nécessite, depuis toujours, de faire le tri entre les patients et qu'il jongle au quotidien avec les critères de sélection de l'ASSM. «Ce sont des garde-fous que l'on va respecter, mais ce n'est pas une science exacte. L'estimation du médecin est aussi très importante. Notre expérience clinique ne pourra jamais être inscrite sur un papier.»

En 20 ans de travail dans les soins intensifs, Pierre n'a jamais eu à refuser un patient par manque de place. Mais si cette situation devait survenir, notamment à cause du Covid, il n'aurait pas le temps d'étudier chaque personne en détail. «Dans le cas d'un débordement, on va juste essayer de sauver le plus de vies possible sans distinction et, là, les critères de tri de l'ASSM sont tout à fait logiques.»

Pour imager leur cohérence, il prend l'exemple d'un accident sur l'autoroute avec un seul médecin pour 20 blessés:

«Le but, c'est de sauver un maximum de monde. C'est horrible à dire, mais on est formés à ne pas aller secourir un enfant de dix ans si, de toute façon, il est perdu. C'est un sentiment humain que l'on aura peut-être, mais cela n'est pas le plus efficace. Pendant ce temps, on peut préserver d'autres vies.»
Pierre, médecin intensiviste

Faire le plus de bien avec les moyens à disposition

Membre du Sénat de l’Académie Suisse des Sciences Médicales, Samia Hurst a contribué à la rédaction des directives de l'ASSM. «Elles sont fondées sur l'idée que la vie de chacun a la même valeur et qu'il faut faire le plus de bien possible avec les ressources à disposition», décrit-elle.

La spécialiste précise que l'âge ne fait pas partie des critères retenus, car c'est un facteur controversé, même auprès des spécialistes du domaine. «Soit on distribue une vie et on estime qu'elles ont toutes la même valeur, soit on distribue une chance d'avoir une biographie entière et dans ce cas-là, c'est plus injuste de mourir jeune», détaille-t-elle.

Pour appuyer le fait que l'ancienneté ne soit pas un facteur important, la bioéthicienne met en lumière un autre biais:

«Quand on parle d'âge, on imagine une personne de 80 ans. Mais est-ce qu'on serait prêts à faire la même différence entre quelqu'un de 40 ans et quelqu'un de 35?»
Samia Hurst, bioéthicienne

Elle souligne toutefois que le vieillissement a bel et bien son importance, par son impact sur la santé du patient.

«Comme les personnes âgées présentent plus souvent des comorbidités et une plus grande fragilité, les critères liés l'âge jouent bien sûr un rôle important, mais pas l'âge en tant que décompte mathématique», approuve Sibylle Ackermann, responsable éthique de l'ASSM qui précise que la question d'inclure ou non les années de vie attendues dans le processus décisionnel est régulièrement soulevée.

Un critère «aveugle» pour éviter les injustices

Aux yeux de Samia Hurst, pour éviter les risques d'injustice et faire passer le message que tout le monde sera soigné de la même manière, il est important de se baser sur un critère «aveugle» qui soit le même pour tous, en l'occurrence les chances de survie à court terme.

«De quel droit déterminerait-on qu'une vie vaut plus qu'une autre? Ce serait contraire à notre constitution»
Samia Hurst, bioéthicienne

La bioéthicienne pointe finalement l'importance d'offrir de telles directives aux professionnels de la santé. «Cela leur permet de s'appuyer sur une réflexion argumentée plutôt que de se retrouver seuls face à la décision à 3 heures du matin.»

D'autres critères ne doivent pas être utilisés pour trier les patients:

❌ Le statut vaccinal
❌ Le sexe
❌ Le canton d’habitation
❌ La nationalité
❌ L’appartenance religieuse
❌ Le statut social
❌ Le statut d'assuré
❌ Le handicap
❌ Le principe du premier arrivé, premier servi
❌ Le tirage au sort

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