«C’est mouillé en surface, mais dessous, c’est de la poussière»
Huit pauvres millimètres, indique le pluviomètre. Sur le plateau de la Tourne, à 1200 mètres, la pluie est revenue dans la nuit de mercredi à jeudi. Dans le canton de Neuchâtel frappé par la sécheresse, c’est un petit miracle. Pour les 35 futures vaches laitières de Damien Humbert-Droz, à l’alpage du 20 mai au 20 octobre, cela représente un jour de consommation d’eau. Pas un de plus.
Recueillie par les chenaux d’une fermette, la précieuse ressource est acheminée dans une citerne souterraine en pierre, qui la maintient naturellement fraîche. «Elle peut contenir 35 000 litres, il en reste 7000 ou 8000», informe l’agriculteur. Une pompe reliée à un générateur permet d'en acheminer quotidiennement une partie dans un abreuvoir. Ici, l’eau vient du ciel et de nulle part ailleurs. Mais un appoint de secours a d'ores et déjà été effectué.
Attaque de loup
Un voisin d'alpage, berger comme Damien Humbert-Droz, nom donné aux gardiens de bovins en montagne, a subi une attaque de loup il y a deux semaines.
Aucune des bêtes de notre hôte, l’un des trois vice-présidents de l’Union suisse des paysans (USP), par ailleurs député PLR au Grand Conseil neuchâtelois depuis 2005, n’a encore été la proie des loups. Le soleil trop chaud et sans autre pause que la nuit est son seul agresseur depuis plusieurs semaines. Pratiquant la polyculture, Damien Humbert-Droz, 47 ans, est à la tête d’un domaine de 55 hectares de grandes cultures et de cultures fourragères, blé, colza, tournesol, betterave, maïs. Avec trois associés, il possède encore 100 vaches, des Holstein et Red Holstein, «la formule 1 des laitières», dit-il.
Ce jeudi 16 juillet, il nous fait faire le tour du propriétaire au volant de son SUV. Ses terres sont parmi les premières à la sortie ouest de Corcelles-Cormondrèche, en périphérie de Neuchâtel. Arrêt aux maïs. Ils souffrent. Damien Humbert-Droz s’attend à une perte de 30% à 40% en volume. En faute, le «stress hydrique», le manque d’eau.
Les herbages jouxtant la parcelle de maïs sont grillés. Plus loin, la luzerne fait grise mine. Les rendements en fourrages s’en ressentent. Il faut se fournir ailleurs ou puiser dans les réserves pour assurer la pitance des bêtes.
Betterave: un diamètre de moitié
Nouvel arrêt, au champ de betterave, cette fois. Dix hectares, d’un seul tenant. Les signes sont inquiétants:
Le collet des racines fait un diamètre de 4 à 5 centimètres. Il devrait faire le double. Damien Humbert-Droz s’accroupit pour gratter la terre avec un couteau.
Issu d’une famille paysanne, Damien Humbert-Droz est père de trois enfants. Son épouse travaille à la Convention patronale de l'industrie horlogère suisse, qui a son siège à La Chaux-de-Fonds. Située à 650 mètres, sa ferme, une belle bâtisse de la fin du XVIIIe siècle, offre une vue de rêve sur la lac, les Alpes et les Préalpes. On distingue le Moléson dans la brume de chaleur. Le Mont-Blanc s’y perd complètement. Sur la droite, le Creux-du-Van en majesté.
Nom du domaine: la «Prise Imer». Si «Imer» est un nom typiquement de la région, «Prise» signifie la terre prise sur la forêt par les anciens. Il y a douze ans, Damien Humbert-Droz a racheté la «Prise Imer» à la Fédération catholique. Son père, présent sur les lieux avant lui, en était le fermier.
Les 100 vaches laitières se trouvent ailleurs, au lieu-dit les Grattes. Dans une immense étable en bois de charpente, elles prennent le frais et ne sortent plus depuis qu'il fait si chaud. C’est la première fois ce matin depuis plus d’un mois que les trois ventilateurs géants sont à l’arrêt.
Damien Humbert-Droz poursuit: «La température de confort, pour une vache, se situe entre -5°C et +15°C. Au-delà, elle commence à souffrir, sachant qu’elle dégage du chaud pour fabriquer du lait. Alors, vous pensez, quand il fait 35°C…» Pendant les fortes chaleurs d’il y a encore un jour à peine, la centaine de vaches, en stabulation libre, se regroupait près des trois bouches envoyant l’air frais.
Comme pour l’humain, le danger pour l’animal, par temps de canicule, c’est la déshydratation. «C’est à cela qu’il faut être particulièrement attentif», explique Damien Humbert-Droz. Une vache adulte boit environ 100 litres d’eau par jour. Les futures laitières en séjour à l’alpage de la Tourne consomment la moitié.
Une goutte d'eau dans la sécheresse?
Ce jeudi, une partie des vaches se repose, le ventre posé sur le sol, fatiguées d’être restée trop souvent et trop longtemps sur leurs jambes. A cause des fortes chaleurs, les bovins supportaient mail la station couchée, pourtant nécessaire à leur bien-être.
A présent, il ne faudrait pas que les 8 mm de pluie de la nuit dernière soit une goutte d'eau dans une sècheresse appelée à durer. Damien Humbert-Droz compte s'accorder quelques jours de congé en famille. Il hésite entre le bord du lac et le Doubs. Mais ce dernier est à sec à sa source.
