La ministre de la Défense Viola Amherd a récemment demandé 10 milliards de francs dans le cadre d'un fonds spécial au Conseil fédéral. Selon le Tages-Anzeiger, le projet était mal préparé et s'est heurté à des questions fondamentales, comme: comment cela va-t-il être payé? Que va-t-on acheter avec?
Cet épisode montre à quel point l'armée est convaincue qu'elle a droit à plus d'argent malgré les budgets serrés de la Confédération. Cela s'inscrit dans le cadre des fantasmes de réarmement. Toujours dans le Tages Anzeiger, le chef de l'armée Thomas Süssli a réclamé 20 000 soldats supplémentaires. Or, l'effectif de l'armée est déjà supérieur de 7000 personnes au maximum légal de 140 000. Un chiffre qui n'a pas été défini par le Conseil fédéral, mais par le peuple en votation.
Cette confiance en soi est l'expression d'un vide politique. Le Conseil fédéral et le Parlement ont laissé l'armée libre de décider comment elle entend se structurer à l'avenir. Il est souvent question de ce 1% du produit intérieur brut que les dépenses d'armement devraient représenter. Mais la plupart du temps, la discussion s'arrête au cadre budgétaire, sans définir les compétences de base de l'armée.
La géopolitique est aussi complexe que la politique d'armement est simple: si les autres s'arment, nous devons aussi le faire. La «capacité de défense de la Suisse» est devenue une notion figée, même si personne n'a jamais défini précisément à quoi elle doit ressembler. Capable de se défendre, mais contre qui? Avec quoi? Pour combien de temps? Et à quel prix? L'armée suisse donne actuellement l'impression de revivre les années 1980, lorsque l'ennemi était encore l'URSS et le Pacte de Varsovie.
La détérioration de la sécurité en Europe après le début de la guerre en Ukraine est devenue un argument général. En toute honnêteté, en Suisse, c'est surtout le sentiment subjectif de sécurité qui s'est détérioré. Et la volonté d'augmenter les dépenses d'armement s'en est trouvée accrue. Mais si notre pays voulait vraiment s'armer contre les menaces, il ne pourrait pas se passer d'une collaboration plus étroite avec l'Otan. Ce constat a été posé, en 2023, dans un rapport du Conseil fédéral sur la politique de sécurité du pays. On n'invente rien.
En revanche, les menaces à l'intérieur du pays sont nettement plus réelles qu'une invasion russe. On pourrait dire que ce ne sont pas les troupes ennemies au bord du lac de Constance, à l'Est de la Suisse, qui posent un problème, mais le lac de Constance lui-même.
135 militaires sont actuellement engagés dans la lutte contre les intempéries en Valais, au Tessin, dans les Grisons. Ils dégagent des chemins, construisent des ponts et évacuent des habitants de régions reculées avec des hélicoptères Super Puma. Des déclarations comme celle du conseiller aux Etats uranais Josef Dittli, selon lequel l'armée est trop axée sur les engagements subsidiaires, paraissent hors de propos dans le contexte actuel.
Sans parler du fait qu'il s'agit d'une décision de principe du peuple avec la réforme Armée 21: ce genre d'engagement de l'armée devient de plus en plus important. Il y a un an à peu près, des Super Puma ont éteint des braises après un incendie de forêt à Bitsch, tandis qu'au même moment, des troupes aidaient à déblayer les dégâts causés par la tempête à La Chaux-de-Fonds. Les coulées de boue de Gondo et la pandémie de coronavirus (mobilisation partielle!) ne sont que deux autres exemples récents durant lesquels l'armée a rendu un fier service à la Suisse.
La sécheresse et les inondations, le dégel du permafrost et donc les coulées de boue sont les dangers réels de notre époque. Prédits depuis des années, avérés des dizaines de fois. Le ministre de l'environnement Albert Rösti a lui aussi mis en garde contre le fait que le changement climatique entraînerait des événements extrêmes «plus intenses». Mais dans le débat sur la sécurité en Suisse, ces réflexions sont tout au plus reléguées au second plan.
Une récente enquête du Blick a montré à quel point la Suisse est déconnectée de la géopolitique en ce qui concerne l'armée. L'Ukraine a demandé que les munitions antiaériennes de type Patriot promises à la Suisse soient plutôt livrées sur le front contre la Russie.
Alors que les parlementaires suisses discutaient encore de préoccupations liées au droit de la neutralité, les Etats-Unis avaient depuis longtemps pris les devants. Malgré le contrat d'acquisition en vigueur de 300 millions de francs, les missiles devraient être envoyés en Ukraine plutôt qu'en Suisse. Ce qui prouve que même si l'argent était disponible, les plans de l'armée et de ses soutiens sau Parlement ne passeraient pas forcément le test de la réalité.
Traduit et adapté par Tanja Maeder