Voici comment les dealers romands blanchiraient leur argent
Solomon* a été arrêté le 28 avril dernier. Quelques jours plus tôt, il publiait encore des photos de ses enfants profitant d’un plan d’eau en Suisse alémanique. Mais Solomon* et son épouse ne sont désormais plus là pour eux. Tous deux sont en détention provisoire, soupçonnés d’avoir blanchi plus de 46 millions de francs en une vingtaine de mois via une agence de transfert de fonds possédant pignon sur rue dans de nombreuses villes suisses, et notamment dans plusieurs quartiers de Lausanne.
Selon un arrêt de la chambre de recours pénale du Tribunal cantonal vaudois du 17 juillet 2026, cette succursale de Swiss Remit aurait notamment collecté l’argent du trafic de nombreux dealers logés à la Rue de Genève 85. La société de transfert de fonds est sous enquête à Zurich mais aussi en Grèce et en France pour des soupçons de blanchiment d’argent et de financement des combattants russes.
C’est une enquête lausannoise qui aurait tout déclenché, selon la revue spécialisée Gotham City. Elle débute en 2021 pour tenter de démanteler un réseau de trafiquants. Selon le ministère public, les dealers versaient leurs fonds à une femme. Cette dernière utilisait alors un compte nigérian pour verser le même montant à un compatriote «avec la mention du vendeur concerné». Et c’est là que Solomon* serait entré en jeu. Depuis l’une de ses sociétés au Nigeria, il aurait reversé des montants à la femme qui collectait l'argent à Lausanne. Les enquêteurs découvrent alors que Solomon* et son épouse gèrent l’enseigne Swiss Remit dans le canton de Vaud.
Une agence à double entrée
Selon l'enquête, l’agence de transfert de fonds avait d’abord pignon sur rue dans la périphérie lausannoise. Il est rapidement apparu que Solomon* tenait une double comptabilité: d’un côté les clients «standards», de l’autre des trafiquants de drogue de la région. Le problème, c’est que les vrais clients n’étaient pas assez nombreux pour justifier des montants qui transitent par Swiss Remit. Solomon* et sa femme décident alors d’ouvrir une autre agence au centre ville.
Leur petite échoppe est lovée au-dessus du Flon, assez visible depuis le pont sans être ostentatoire. Pour éviter d’éveiller les soupçons avec un nombre important de clients originaires d’Afrique de l’Ouest, Simon divise l’agence en deux parties: la porte sur la rue pour les clients, la porte arrière pour les dealers à laquelle ils accèdent par un couloir en marbre à l’intérieur de l’immeuble.
La surveillance policière démontre «le défilé incessant de trafiquants venant y déposer de l’argent liquide». La zone est bien choisie, avec des accès multiples: on y arrive par le pont, par des escaliers extérieurs ou encore par des ruelles à l’arrière. Aujourd’hui, on a accroché une feuille de papier sur la porte:
Un second panneau renvoie chez Capital Services sarl, située dans un mall quelques pas plus loin et administrée par une femme originaire d’Equateur.
Mais, à l’époque, pour les époux à la tête de l’agence, le dispositif n’est pas encore parfait. Les écoutes révèlent que les dealers lausannois qui viennent depuis le fameux immeuble qu’ils occupaient jusqu’en octobre 2025 à la Rue de Genève 85, ont peur de se rendre jusqu’au centre-ville avec autant d’argent sur eux. Solomon* ouvre donc une agence, juste en face de l’immeuble en question, Rue de Genève 88.
Située dans un grand kiosque, on y distingue encore le panneau publicitaire qui vante l’envoi de devises au Nigeria ou au Ghana. Les transactions se faisaient à l’étage, après avoir grimpé un petit escalier en colimaçon situé au fond de l’échoppe. Mais le service est fermé depuis l'arrestation de Solomon*.
«Faire couler le sang»
Swiss Remit, dont le siège est à Zurich, possède des enseignes dans de nombreuses villes suisses. On en trouve plusieurs à Lausanne et à Genève, une dans un afroshop de Sion (VS), dans un autre magasin africain de Bex (VD), à Orbe (VD), dans la rue de Bâle emblématique du trafic de stupéfiants, à Aarau, à Zurich…
Dans l’une d’elle, un employé est soupçonné par Solomon* d’avoir détourné 40 000 francs. Alors qu’il est dans sa voiture, les dispositifs d’écoute de la police captent les conversations au sujet de cet employé. Le couple aurait pris des dispositions pour, «une fois de retour au Nigeria, faire kidnapper l’employé par une équipe». Solomon* parle notamment de «faire couler le sang».
Cet été, depuis la prison, le Nigérian écrit des courriers aux instances judiciaires, demandant sa libération pour pouvoir s’occuper de ses enfants. Mais le jour de son audience, il refuse soudainement de sortir de sa cellule. Puis, il recourt contre la décision et refuse de collaborer avec son avocate commise d’office, affirmant que les policiers ne lui ont pas permis de contacter son propre défenseur le jour de son arrestation. Il écrit encore au Tribunal que si la police a mandaté une avocate commise d’office, cela n’avait qu'un seul but:
Selon Solomon*, cela fait 18 ans qu’il essaie de vivre en Suisse et 10 ans qu’il y est parvenu. En effet, cela fait une décennie qu’il gère des sociétés inscrites au registre du commerce helvète et que son casier judiciaire est émaillé d’infractions au code la route, dans le Jura bernois ou à Lucerne.
Selon ses publications Facebook, l’homme a beaucoup voyagé cette dernière décennie: en Autriche, en Belgique, aux Etats-Unis, au Portugal ou en Grèce où Swiss Remit a une société soeur. Il aime aussi se photographier en train de randonner dans les lieux emblématiques de Suisse alémanique ou se filmer avec ses amis sur le gazon d'une villa très chic sur les hauteurs d'un plan d'eau.
Il est marié et son épouse d’origine polonaise siège dans l’une de ses sociétés de transfert de fonds, inscrite au registre du commerce suisse. Elle lui sert aussi de comptable, chez Swiss Remit, ce qui lui vaut d’être incarcérée en même temps que lui.
Au Nigeria, Solomon *est propriétaire de plusieurs hôtels de luxe. Un lodge dans la ville d’Agbor, inauguré en janvier 2025, avec un club où ont lieu des concerts et des défilés de lingerie. Un autre établissement du même nom dans la ville d’Asaba: une piscine, un bar et le métro tout près et, enfin, des appartements de vacances chics à Abuja.
Mais Swiss Remit n’avait pas alerté l’attention des policiers que dans le canton de Vaud. Selon 24 Heures, une lanceuse d’alerte avait donné des informations aux autorités zurichoises concernant l’utilisation des fonds pour financer des combattants russes. Le Ministère public de ce canton aurait cependant décidé de classer la procédure en 2023, avant d'être poussé à la rouvrir par l’enquête vaudoise.
A ce stade des investigations conduites dans de nombreux pays, Swiss Remit apparaît comme une très grosse agence de transfert de fonds avec des pieds au Nigeria et en Suisse, mais aussi en Grèce et en France et des têtes dirigeantes originaires d’Inde, du Brésil, de Turquie et de Russie, notamment Vladimir* qui dirige la société.
En France, selon Africa Intelligence, le Parquet national anti criminalité organisée (PNACO) vient d’ouvrir une enquête qui vise Solomon* et plusieurs autres protagonistes.
Les français s'intéressent particulièrement à la succursale de Swiss Remit installée à Paris, elle-même contrôlée par une entreprise installée à Athènes. Cette dernière était jusqu’à il y a peu, présidée par Vladimir*. Les 46 millions de Solomon* ne sont probablement qu’une toute petite partie des fonds sur lesquels les polices d’Europe, de Grèce, de France, du Nigeria, des Etats-Unis et de Suisse devront enquêter.
* Nom connu de la rédaction
