Voici comment des fonds russes auraient transité par une société suisse
German Gorbuntsov a échappé de peu à la mort. En 2012, huit balles ont atteint ce banquier russe dans son exil londonien et l’ont plongé dans le coma. Il aurait été victime d’un règlement de comptes entre Russes. Car Gorbuntsov, surnommé le «banquier noir», s’était fait de nombreux ennemis.
Son nom est surtout associé à un scandale de corruption au sein des chemins de fer russes. Des contrats portant sur des milliards auraient été conclus avec des sociétés écrans. La structure bancaire de Gorbuntsov aurait contribué à blanchir cet argent. Dans le cadre de cette affaire de corruption, le Ministère public de la Confédération a encore bloqué, au début de cette année, 130 millions de dollars appartenant à Andrei Krapivin sur un compte suisse.
Gorbuntsov a également joué un rôle majeur en Moldavie comme banquier de l’ombre. Cela lui a valu un mandat d’arrêt international après qu’il se soit brouillé avec un partenaire qui ne manquait ni de pouvoir ni d’influence. Gorbuntsov s’est mis tout le monde à dos, tout en proposant aux autorités de devenir témoin à charge contre ses anciens associés.
Des liens avec Swiss Remit
Ses adversaires semblent toutefois s’employer à ternir sa réputation. Selon les informations disponibles, le récit suivant, diffusé sur plusieurs plateformes, relèverait ainsi d’une campagne ciblée visant à le discréditer: lorsque les banques suisses ont commencé à fermer les comptes de contribuables russes après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Gorbuntsov aurait proposé d’assurer le transfert sécurisé de leur argent à l’étranger. Les fonds auraient transité par Swiss Remit, sa société zurichoise, avant de disparaître sans laisser de traces.
Le nom de Gorbuntsov ne figure toutefois dans aucun document de Swiss Remit et, d'après ce qu'il affirme, il n’a jamais entretenu de relation d’affaires avec l’entreprise suisse. Un fait est en revanche établi: depuis la fin du mois d’avril, Swiss Remit fait l’objet d’enquêtes internationales pour des soupçons de blanchiment d’argent à grande échelle. Des perquisitions ont été menées dans plusieurs locaux de la société de transfert de fonds lors d’opérations dirigées par le Ministère public zurichois, et plusieurs membres de sa direction ont été arrêtés. Les autorités ont fermé les succursales suisses et, depuis, également désactivé le site internet qui permettait encore d’effectuer des transferts en ligne.
Le parcours de Sergey Salpanov
Avant d’être rebaptisée Swiss Remit, l’entreprise s’appelait J.C. Three Sixty Monex. Elle a été reprise en 2020 par Sergey Salpanov et Irina Crocket, d’abord partiellement, puis dans son intégralité. Aucun lien entre Gorbuntsov, d’une part, et Salpanov ou Crocket, d’autre part, n’est documenté. Tous les trois ont séjourné à Londres avant la création de Swiss Remit.
Salpanov a étudié le droit à Saint-Pétersbourg avant de se lancer dans le secteur international des transferts de fonds. Il a été placé sur liste noire en Ukraine, où il est accusé d’avoir mis en place, dans la partie occupée par la Russie du Donbass, un système bancaire clandestin destiné à fournir des liquidités aux forces prorusses. A l’instar de Gorbuntsov, Salpanov se serait toutefois mis à dos les autorités russes: il n’aurait pas remboursé un crédit accordé par une banque russe. C’est, du moins, la version retenue par un tribunal russe.
Salpanov a trouvé refuge en Hongrie, où il a établi son domicile, tout au moins officiellement. Selon le registre du commerce, il a ensuite remplacé sa nationalité russe par une nationalité roumaine. Le document présenté à cet effet serait toutefois falsifié, a déclaré le Ministère public zurichois à la Neue Zürcher Zeitung. Par son article, la NZZ a confirmé les précédentes recherches de ce journal sur Salpanov.
Zürich, Athènes, Paris et le Nigéria
L’ampleur du dispositif de blanchiment présumé impliquant Swiss Remit reste difficile à évaluer. Les éléments déjà documentés indiquent néanmoins que la société aurait fourni ses services à plusieurs organisations criminelles ou dans le cadre de différentes activités illégales. Des fonds auraient été transférés et blanchis au moyen de factures fictives. Des cryptomonnaies auraient également été utilisées afin de rendre leur provenance et leur destination particulièrement difficiles à retracer.
La société zurichoise Swiss Remit semble avoir joué le rôle de holding. Son président du conseil d’administration en titre dirigeait la succursale bâloise. Salpanov lui-même aurait séjourné par périodes en Suisse romande. A Berne, Swiss Remit employait Simon Amadi, présenté comme un baron de la drogue au Nigeria. Lui aussi a été arrêté, une affaire qui a fait les gros titres dans son pays d’origine.
Sur le plan opérationnel, une filiale grecque faisait office de sous-holding et contrôlait à son tour plusieurs succursales, notamment en Allemagne et en France. Ce système a toutefois commencé à vaciller dès le mois de février, lorsque les autorités grecques ont retiré sa licence d'exploitation en évoquant des soupçons de blanchiment d'argent.
Jeu du chat et de la souris avec les autorités
Les autorités françaises ont elles aussi engagé des procédures contre la succursale parisienne. C'est ce qu'affirme Africa Intelligence, un média en ligne spécialisé dans la criminalité et les opérations des services de renseignement. Le nouveau Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco)* aurait ouvert une enquête sur un réseau présumé de blanchiment. Celui-ci est soupçonné de «faire transiter des fonds vers le système financier russe».
Depuis que plusieurs pays ont lancé leurs investigations contre Swiss Remit, un véritable jeu du chat et de la souris s'est engagé. Pas plus tard que la semaine dernière, un nouveau site internet baptisé Swiss Remit Capital est soudainement apparu.
Il affiche des numéros de téléphone à Zurich qui ne fonctionnent pas et reprend l'ancien logo de la Société de Banque Suisse, présentée comme banque partenaire. Les autorités prennent néanmoins cette nouvelle plateforme très au sérieux. Elle figure déjà sur la liste noire du portail officiel Cybercrimepolice et le Ministère public zurichois a indiqué examiner les moyens de le faire fermer. Même si aucun représentant de Swiss Remit n'est actuellement joignable de quelque manière que ce soit, la présomption d'innocence demeure.
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
