
Des ex-salariées dénoncent la face cachée d'une chaîne inclusive romande
Estelle*, étudiante afrodescendante d’origine congolaise, se souvient encore de son admiration initiale. Sylvie Makela, entrepreneuse romande médiatisée, cofondatrice de Tribus Urbaines, représentait pour elle bien plus qu’une patronne potentielle.
A l’été 2025, Estelle commence à collaborer avec ses salons de coiffure afro de Lausanne. D’abord pour les réseaux sociaux. Puis son rôle évolue vers la communication, le marketing et dans une campagne d’investissement lancée après que l’entreprise a ouvert deux nouveaux salons, à Sion et à Lausanne.
La jeune femme de 26 ans affirme avoir demandé plusieurs fois un contrat écrit, un statut clair, un salaire défini. «Je lui ai fait confiance. Je le regrette. Elle m’avait promis d’être embauchée au 1ᵉʳ septembre après une période d’essai en juillet et en août 2025.» Par manque de liquidités, la directrice disait ne pas pouvoir la payer plus de 500 francs par mois. Estelle a fini par obtenir 1000 francs mensuels.
A la fin 2025, affirme-t-elle, elle n’est toujours pas payée intégralement pour son travail. Elle évoque des virements partiels, des promesses, des rappels restés sans réponse. Le Black Friday, en novembre, marque un tournant. Estelle dit avoir proposé une opération marketing avec des bons cadeaux. Succès, selon elle: environ 10 000 francs de rentrée.
Début juin 2026, elle affirme que Tribus Urbaines lui doit encore plus de 4000 francs. Lassée, après de nombreux courriers et SMS, elle prévient Sylvie Makela qu’elle viendra dans l’un de ses salons lausannois avec une caméra, pour se filmer en direct sur Instagram et réclamer son dû si les arriérés de 2025 ne sont pas réglés. Réponse prêtée à l’entrepreneuse: elle refuse ces «menaces» et l’invite à ouvrir une procédure de poursuite.
Empoignade agressive
Le 3 juin vers 11h, excédée, Estelle finit par se rendre dans le salon de coiffure au Petit-Chêne à Lausanne tout en ayant averti sa débitrice. La suite est filmée. La rédaction de watson a pu visionner la vidéo. On y voit une altercation physique où Sylvie Makela empoigne soudain Estelle pour lui arracher la caméra. Les deux tombent alors au sol. La patronne ressort du salon, l’appareil à la main.
Dehors, la tension repart aussitôt quand la patronne remarque qu’Estelle tient un smartphone. Sylvie Makela se jette sur elle pour l’empêcher de filmer. «Arrête, arrête, j’ai fait du sport de combat, ne fais pas ça», met calmement en garde la jeune femme alors que Sylvie Makela tente de la faire tomber. Un employé cherche à calmer sa directrice, puis la police alertée intervient.
Estelle a déposé plainte et s’est rendue aux urgences du Centre hospitalier universitaire vaudois (Chuv) pour un constat médical. Une doctoresse lui a délivré un arrêt de travail de dix jours (que nous avons pu voir). Ce qu’elle tient à dénoncer, au-delà de l’argent non payé?
Une dizaine de collaboratrices racontent
watson a pu récolter d’autres témoignages, accablants. La plupart afro-descendantes, une dizaine d’ex-collaboratrices disent avoir cru à l’aventure Tribus Urbaines, à l’image d’une entreprise inclusive, militante, afro-féministe, portée par un discours de bienveillance.
Neuf d’entre elles racontent pourtant une réalité bien différente: surcharge de travail, pression, retards de salaire, arrêts maladie, départs conflictuels et sentiment d’avoir été utilisées sans la moindre reconnaissance. Contacté, le syndicat Unia confirme être «très préoccupé» par la situation (lire ci-dessous).
Voici une synthèse de quatre des témoignages que nous avons recueillis.
Une ex-cadre raconte
Nadia*, ancienne cadre, a travaillé de 2020 à 2023 entre Lausanne et Genève. Coiffeuse, responsable de salon, puis des opérations et de la formation, elle dit avoir vu ses responsabilités s’empiler au fil des ans. Elle suit même une formation de formatrice d’adultes et rédige un mémoire sur la formation interne de Tribus Urbaines, ensuite racheté par l’entreprise.
En novembre 2022, Nadia fait un burn-out. Après deux mois d’arrêt, elle reprend à 50% en mi-temps thérapeutique. Mais, selon elle, les conditions prévues ne sont pas respectées: très vite, la charge redeviendrait à celle d’un plein-temps.
Lors d’une réunion avec les ressources humaines, elle alerte sur des objectifs qu’elle juge incompatibles avec les effectifs disponibles. Peu après, elle est licenciée pour faute lourde, sans préavis. Elle conteste les motifs. Un accord à l’amiable lui permettra finalement d’obtenir trois mois de salaire, la correction de son certificat de travail et le rachat de ses actions.
Leïla déplacée d'une tâche à l'autre
Engagée de fin 2024 au printemps 2026, Leïla* décrit elle aussi une rupture entre le discours empreint de slogans marketing et la réalité. Responsable de salon, de l’innovation, parfois chargée de livraisons entre Lausanne, Genève et même la France, elle affirme avoir été déplacée d’une tâche à l’autre selon les besoins de l’entreprise.
Des colis arrivaient chez elle sans son accord. Les salaires, selon son témoignage, n’étaient pas toujours versés à la date convenue. Ces retards étaient alors renvoyés à la responsabilité des salariées, accusées de ne pas faire suffisamment leur travail ou d’être malades. Elle parle d’«abus d’autorité», de burn-out et d’un environnement «toxique».
Maya fini au Chuv
Maya* a travaillé quatre ans à Lausanne, à 100%. Elle dit avoir commencé avec un salaire inférieur aux conditions prévues par la CCT, malgré son diplôme d’une académie certifiante reconnue. Selon elle, il aura fallu l’intervention d’une responsable genevoise auprès de Sylvie Makela pour que sa situation soit corrigée. Avant son départ, au printemps 2026, elle affirme avoir fini aux urgences du Chuv en raison du stress accumulé.
La réponse prêtée à sa patronne, qui fut membre du Parti socialiste lausannois et candidate à des élections en 2021, l’a marquée:
Elle affirme aussi que Tribus Urbaines engageait régulièrement des frontalières avec le statut de stagiaires pour six mois, à 1500 francs par mois, avant de se séparer d’elles. Ce qui aurait occasionné l'intervention de l'inspection du travail.
Inès y a cru, au début
Arrivée en 2024, Inès* raconte avoir d’abord été très motivée. Elle dit avoir «cru à la narration» de Sylvie Makela et s’est investie totalement, avant d’être rattrapée par la désillusion. Elle évoque des heures supplémentaires et des vacances non payées à son départ, ainsi qu’un climat de mobbing. Elle affirme aussi avoir été chargée de recrutements, notamment pour le salon de Sion, ouvert en mai 2025.
Plusieurs d’entre elles évoquent une même mécanique: des employées très investies, parfois fragilisées, puis mises sous pression lorsque l’entreprise grandit trop vite et traverse des difficultés. Certaines sont allées aux prud’hommes. Des conciliations y ont alors été trouvées, mais Sylvie Makela leur faisait signer des clauses pour leur imposer le silence. D’autres hésitent encore. Toutes décrivent une expérience qui a laissé des traces douloureuses.
Sylvie Makela s’explique
Durant dix jours, watson a tenté de joindre par téléphone et par messages la cofondatrice et directrice de Tribus Urbaines pour recueillir son avis et ses explications. Elle a fini par nous répondre par téléphone, mais a refusé de nous rencontrer pour en discuter. Pas de regret exprimé de la part de celle qui se décrit comme «entrepreneuse aventurière d’un projet à impact positif».
D'emblée, elle nous reproche de nous intéresser à ces ex-collaboratrices et nous met en garde sur les conséquences potentielles négatives d’un article.
Interrogée sur les accusations formulées, Sylvie Makela reconnaît d’abord que son entreprise traverse une période financière difficile. Selon une source, un sursis concordataire serait actuellement engagé, sous l’autorité d’un juge, afin d’éviter la faillite de l’entreprise Tribus Urbaines. Cette procédure est l'équivalent helvétique d’un redressement judiciaire. D'après Sylvie Makela, les difficultés se sont aggravées après l’ouverture, en 2025, de deux nouveaux salons: un à Sion et un second à Lausanne.
Elle admet que la situation actuelle a conduit à des réductions du temps de travail et à des licenciements. A ce stade, affirme-t-elle, trois licenciements seraient intervenus, dans un contexte marqué aussi par des arrêts maladie à Lausanne et à Sion. Sur les retards de salaires, Sylvie Makela assure avoir toujours payé ses employées le 25 du mois, sauf dans certaines situations liées, selon elle, à des arrêts maladie qui auraient créé des manques de liquidités. Mais les employées en auraient été averties à chaque fois.
Problèmes de liquidités et créanciers
Elle affirme que les problèmes de versement ne seraient apparus qu’en 2026. Cette version est contestée par d’anciennes employées qui situent le début des retards dès l’été 2025. Concernant Estelle, l’ancienne collaboratrice avec laquelle une altercation a eu lieu le 3 juin 2026 dans le salon de Lausanne, Sylvie Makela tient à souligner ne l’avoir engagée que sur mandat (sans contrat de travail) en juillet 2025, d’abord pour œuvrer sur les réseaux sociaux. Estelle conteste cette présentation des faits.
La directrice de Tribus Urbaines dit avoir été choquée qu’Estelle vienne filmer dans son salon, sous la menace de diffuser en direct sur un réseau social, pour réclamer son argent dû depuis des mois. Elle estime que son ancienne collaboratrice a «fait scandale devant des clientes» (réd: il n’y en avait qu’une ce matin-là), c’est pourquoi elle a voulu défendre son salon et sa réputation.
Confrontée à notre lecture de ces vidéos du 3 juin, Sylvie Makela reconnaît son comportement, mais explique n’avoir que voulu récupérer la caméra puis le smartphone qui filmaient. Elle prétend que watson s’est fait manipuler en ne voyant que des images tronquées ou montées et sans le son. Informée par nos soins qu’Estelle a déposé plainte et effectué un constat médical à l’hôpital, Sylvie Makela rétorque avoir elle aussi porté plainte pour notamment voies de fait et intrusion dans son salon, où son ancienne collaboratrice filmait. La police aurait signifié une interdiction d’entrée dans le salon de coiffure lausannois à l’ex-collaboratrice.
La directrice admet, par ailleurs, que ses salons ont déjà fait l’objet de contrôles de l’inspection du travail, cantonale et communale, notamment à Lausanne et à Genève. Elle reconnaît aussi l’existence d’audiences aux Tribunaux des prud’hommes avec d’anciennes employées, dans au moins deux cas selon elle. Des conciliations auraient été trouvées. A ses yeux, ce type de conflit n’aurait rien d’exceptionnel dans la vie d’une entreprise. Sylvie Makela reconnaît également avoir d’autres créanciers, notamment des fournisseurs dont certains paiements seraient en retard.
Bail à remettre à Lausanne
Cette situation aurait des conséquences concrètes sur l’activité des salons, avec moins de produits disponibles à la vente. Elle dit, par ailleurs, tenter de remettre le bail de son premier salon lausannois, sans y être parvenue pour l’instant. Face au soupçon que le sauvetage de Tribus Urbaines pourrait se faire «sur le dos» de certaines employées, Sylvie Makela conteste tout comportement inadéquat. Elle admet avoir dû licencier mais rejette l’image d’une gestion maltraitante.
Elle affirme que Tribus Urbaines compte actuellement quinze employées entre Genève, Lausanne et Sion, et que le climat de travail y est bon. Elle regrette qu’un média s’intéresse, selon elle, essentiellement à d’anciennes collaboratrices mécontentes, qui ne seraient pas représentatives de l’ensemble des personnes passées par l’entreprise. De son côté, Estelle conteste cette lecture, tout comme d’autres employées. Elle accuse Sylvie Makela de profiter de la précarité de certaines femmes, souvent étrangères, parfois engagées dans des situations contractuelles floues ou contestées.
Unia décrit une situation «lourde»
Informé par diverses anciennes collaboratrices qu’Unia avait été appelé à la rescousse dans certains cas pour les défendre, watson a contacté le syndicat. Un responsable du secteur tertiaire qui a eu connaissance de quelques dossiers nous confie spontanément par téléphone qu’il s’agit d’une situation récurrente «lourde et pas normale». Puis Unia nous répond officiellement par écrit sur ce sujet délicat.
Unia souligne que les faits constatés de manière formelle et juridique sont issus des contrôles visant à vérifier le respect des dispositions de la CCT en cours et d’autres procédures. Le syndicat insiste cependant:
* prénoms d’emprunt
