L'IA dévore l'électricité et l'eau: la résistance s'organise en Suisse
Le lieu choisi pour la conférence de presse du collectif Aufstände der Allmende (comprendre: «Soulèvements des biens communs»), ne devait rien au hasard. Juste derrière les militantes et militants, qui dissimulent leur visage sous des écharpes et des masques, s'étend l'un des chantiers les plus controversés du canton de Schaffhouse: celui du centre de données de Beringen.
Le maître d'ouvrage est la société américaine Stack Infrastructure, qui construit des centres de données dans le monde entier. Le chantier est placé sous haute sécurité, avec de grandes clôtures, des caméras et un accès strictement contrôlé. Ces derniers jours, il est en outre surveillé par la police cantonale schaffhousoise.
Les manifestants brandissent devant les caméras des pancartes en carton fabriquées à la main. On peut y lire: «Pas d'eau potable pour les oligarques de la tech» ou encore «Court-circuitons l'IA». Pour eux, l'intelligence artificielle est synonyme d'exploitation et de crise climatique, explique un membre du collectif. L'eau utilisée pour refroidir les installations des centres de données serait bien plus utile ailleurs dans «le très sec canton de Schaffhouse»:
La conférence de presse s'est tenue vendredi, au lendemain de l'évacuation par la police du campement du collectif «Soulèvements des biens communs», abrégé AdA. Les membres d'AdA avaient prévu d'installer un camp à Benken (ZH), à une dizaine de minutes de route, afin de protester contre la construction de centres de données dans la région.
Avec l'accord d'un agriculteur propriétaire du terrain, ils entendaient organiser, du 2 au 9 juillet, des ateliers et des tables rondes consacrés à l'intelligence artificielle et à ses conséquences pour la société. Le programme comprenait également des soirées cinéma, des baignades dans le Rhin ainsi qu'un atelier destiné à transmettre des connaissances sur les techniques de dissimulation du visage lors des manifestations.
Un campement évacué, puis reconstruit
Les organisateurs n'ont communiqué l'emplacement du camp que jeudi à midi. Moins d'une heure plus tard, les premiers véhicules de police arrivaient déjà sur place. Les effectifs ont rapidement été renforcés. L'important dispositif de la police cantonale zurichoise réunissait des agents en civil et en uniforme. Certains, le visage couvert, sont intervenus avec des chiens, ont contrôlé les personnes présentes et les militants ont été encerclés. La porte-parole d'AdA raconte:
La police a justifié son intervention par l'absence d'autorisation. Selon la porte-parole de la police cantonale zurichoise, un tel camp nécessite l'accord préalable de la commune. Les autorités voulaient déterminer «qui est présent et ce qui se passe ici», a-t-elle dit pour justifier les contrôles d'identité. Les autorités ont ensuite fixé un délai au collectif pour quitter les lieux.
Déçus, les militants étaient toutefois préparés à modifier leurs plans à la dernière minute. Ils ont immédiatement adapté leur programme, déplacé une partie des conférences et des ateliers dans un autre lieu du canton de Schaffhouse, avant de reconstruire leur camp à Tengen, en Allemagne, près de la frontière suisse. Cette fois, le rassemblement a été annoncé aux autorités, comme l'indiquent les discussions du groupe sur Telegram. Et le collectif prévient:
Le malaise face à l'IA grandit en Suisse et ailleurs
Le malaise suscité par l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle ne cesse de croître. Pour beaucoup, ses effets négatifs l'emportent désormais sur ses bénéfices. L'IA menace des emplois, inonde Internet de contenus sans intérêt et se nourrit, sans autorisation, d'informations qui ne lui appartiennent pas. Les entreprises technologiques la mettent ensuite à la disposition de sociétés privées et d'Etats du monde entier pour surveiller les populations ou mener des guerres.
L'intelligence artificielle reste pourtant difficile à appréhender, ces algorithmes évoluant essentiellement dans le monde virtuel. Mais, tout comme l'intelligence humaine, l'intelligence artificielle est liée à un corps et a besoin d'organes pour exister. Les siens ne sont ni un cœur, ni un cerveau, ni des poumons, mais des serveurs, des routeurs et des unités de stockage. Ils ne sont pas enfermés dans un corps de chair et de sang, mais installés dans d'immenses bâtiments de béton et d'acier.
Les centres de données ne sont pas une nouveauté. Ils constituent l'infrastructure physique indispensable au fonctionnement de l'ensemble d'Internet, et pas uniquement de l'intelligence artificielle. Mais, avec l'essor des modèles d'IA, les besoins en puissance de calcul ont explosé ces dernières années.
Comme les manifestations antinucléaires
Pour AdA, la commune de Beringen symbolise le développement des infrastructures dédiées à l'intelligence artificielle en Suisse. Le centre de données actuellement en construction est plus vaste que la place de la Riponne à Lausanne. Selon les prévisions, il consommera presque autant d'électricité que l'ensemble du canton de Schaffhouse. Son refroidissement nécessiterait de puiser de l'eau dans les communes voisines. Mais d'autres projets sont déjà prévus: un deuxième centre de données à Beringen et un autre à Herblingen, toute proche. L'opposition ne vient pas seulement de la population, mais aussi du monde politique cantonal, où plusieurs interventions parlementaires ont été déposées.
A l'échelle mondiale, la contestation contre les centres de données est désormais comparable à celle qui visait autrefois les centrales nucléaires, en particulier aux Etats-Unis. Leur consommation massive d'eau et d'électricité met déjà les réseaux locaux sous pression. La société étasunienne de recherche Data Center Watch estime que les opposants ont bloqué ou retardé, l'an dernier, la construction d'au moins 75 centres de données, représentant un volume d'investissements total de 152 milliards de dollars.
Peut-on s'attendre au même scénario à Schaffhouse? Interrogé sur les limites que le collectif est prêt à franchir, un militant reste volontairement évasif: «Comme pour le mouvement antinucléaire des dernières décennies, il faut une contestation diversifiée, avec une grande variété de stratégies», explique-t-il. «Nous voyons différentes possibilités.» (trad. hun)
