«Des escrocs effrontés» exploitent le marché immobilier suisse
L'action s'est déroulée en pleine campagne suisse. Un acheteur potentiel surgit à l'improviste, et propose au propriétaire plusieurs millions de francs pour un bien immobilier nécessitant une rénovation. Il s'agit d'une somme manifestement bien supérieure au prix du marché. Le propriétaire refuse, car l'acheteur et son offre lui semblent suspects.
Le lendemain, l'acheteur potentiel se représente, avec une valise pleine de liquide. Une somme à six chiffres se serait trouvée à l'intérieur, raconte-t-on dans les alentours. «Un acompte», aurait alors justifié le porteur de valise.
Une valise pleine d'argent sale? Exonérée d'impôt? Le propriétaire, un Suisse bien établi dans la région, finit par céder.
Une agence de voyages bien particulière
D'où venait le liquide, et comment a-t-il été comptabilisé? C'est un secret de polichinelle: dans ce type de transactions immobilières entre particuliers, il n'est pas rare qu'une partie du montant soit réglée «sous la table». Le prix officiel est bien souvent inférieur au montant effectivement versé. Le vendeur «économise» ainsi également des impôts sur les bénéfices.
Dans le cas décrit, l'acheteur du bien appartient à une entité bien connue des services de police et de justice: la piste mène en effet au réseau d'une agence de voyages lucernoise soupçonnée de blanchiment d'argent.
Des poursuites pénales sont en cours en Suisse et en Albanie contre plusieurs prévenus. Dans le cas de l'acheteur du bien, actif dans les secteurs de la construction et de l'immobilier, des liens étroits apparaissent avec la famille d'un des principaux suspects albanais, considéré comme un baron de la cocaïne.
Incarcéré en Albanie depuis l'automne dernier, cet homme avait déjà été détenu en Suisse il y a plusieurs années pour trafic de drogue. Il résidait précisément dans la région où la valise de liquide a changé de mains.
Un secteur très attractif pour les criminels
L'argent sale investi dans l'immobilier provient en grande partie du commerce florissant de la cocaïne et d'autres drogues. Jamais autant de poudre aussi pure n'était entrée en Suisse, et les bandes criminelles font tout pour blanchir leurs profits. En ce sens, l'immobilier reste un moyen particulièrement simple d'y parvenir.
Mais l'argent sale provient souvent aussi du secteur de la construction, c'est-à-dire du travail au noir. Pour les entrepreneurs criminels actifs dans l'immobilier et le bâtiment, l'achat d'un bien à rénover est donc doublement attractif. Qu'il soit rénové et transformé ou qu'il cède la place à une nouvelle construction lucrative, le recours au travail au noir lors des travaux permet de réaliser une nouvelle fois des bénéfices illicites.
Un schéma qui se répète
Des entretiens avec un initié révèlent ce mécanisme. Exemple, avec une nouvelle construction dont le coût normal s'élève à un million. Ce montant est versé par le mandant à l'entrepreneur criminel de manière régulière, par virement bancaire. Grâce au travail au noir, le criminel n'a toutefois réellement dépensé que 700 000 francs. Pour pouvoir néanmoins facturer le million, il se procure pour 300 000 francs de fausses pièces justificatives.
Ces justificatifs émanent d'entreprises appartenant au réseau criminel. Celles-ci émettent de fausses factures moyennant une commission d'environ 5%. Ces sociétés fantômes ne tiennent aucune comptabilité, et, lorsque les autorités fiscales ou d'autres instances posent des questions, elles sont généralement déjà en faillite. L'entrepreneur criminel réalise ainsi 300 000 francs de bénéfice aux dépens de la collectivité et des ouvriers du bâtiment.
CH Media (éditeur de watson) s'est récemment vu signaler diverses transactions immobilières douteuses en provenance de plusieurs cantons. Les schémas se répètent invariablement: des propriétaires sont approchés pour savoir s'ils souhaitent vendre leur maison ou leur appartement, et les acheteurs potentiels proposent des sommes élevées, parfois considérablement au-dessus du marché. Dans beaucoup des cas décrits, il s'agit d'hommes d'affaires issus des Balkans.
Des pratiques aussi discutables que courantes
Dans une commune de Suisse centrale, un habitant souhaitait vendre son appartement dans un immeuble collectif bien situé. Un acheteur potentiel, à peine entré dans l'appartement, l'a pressé de conclure la vente. Ce dernier se disait prêt à payer un prix élevé, notamment parce qu'il affirmait vouloir emménager sans délai avec sa famille. Sa stratégie a fonctionné et, au lieu d'y vivre, il a remis l'appartement sur le marché à un prix nettement plus élevé.
Un an plus tard, le logement était toujours vide. Quelqu'un peut manifestement se permettre de laisser dormir un investissement de plus d'un million de francs. Comprenne qui pourra, mais le parcours de vie de ces acheteurs se ressemble. La plupart ont amassé beaucoup d'argent très rapidement.
En Suisse, cette pratique est monnaie courante. La loi sur le blanchiment d'argent doit prochainement être renforcée en ce sens, du moins un peu.
Des individus peu recommandables visent également les biens de particuliers via de petites annonces dans des journaux gratuits et locaux. En Suisse orientale, par exemple, de courtes annonces indiquent: «Recherche immeuble locatif à acheter auprès de particuliers», suivi d'un numéro de téléphone portable introuvable dans les annuaires.
Un nom, une entreprise? Rien. Autrement dit: le vendeur potentiel n'a aucune possibilité de vérifier au préalable à qui il a affaire.
Beaucoup d'argent et rapidement
Le procédé est ici identique: l'acheteur paye bien, et il paye immédiatement, peut-être avec une valise. Il fait miroiter des gains alléchants au vendeur et le pousse à conclure rapidement.
Pour un immeuble en Suisse orientale, la conséquence immédiate de sa vente fut la résiliation de tous les baux. Une voiture de luxe appartenant aux nouveaux propriétaires, immatriculée au nom d'une société immobilière, bloque désormais parfois l'accès au garage. «Des escrocs effrontés», peste un habitant.
On peut faire beaucoup d'argent rapidement avec ce type de biens. Les individus douteux se livrent manifestement une concurrence acharnée. Dans une autre petite annonce en Suisse orientale, un inconnu recherche des «biens à réhabiliter et à rénover», promettant expressément un «traitement discret et rapide».
Même constat ici: l'annonce ne comporte qu'un numéro de téléphone portable dont le titulaire est impossible à identifier. Le vendeur potentiel ne sait pas à qui il a affaire. Mais l'acheteur paye beaucoup et vite. Ainsi, les affaires des individus peu scrupuleux tournent à merveille.
