«On constate déjà une augmentation des cancers en Suisse à cause des PFAS»
Le physicien Manfred Heuberger travaille à l'Empa (Laboratoire fédéral d'essai des matériaux et de recherche), sur les sites de Saint-Gall et de Dübendorf. Il y dirige des recherches sur les PFAS, ces «polluants éternels». Il explique à watson pourquoi fixer des valeurs limites ne suffira pas à résoudre le problème des PFAS à long terme et quelles solutions sont déjà à l'étude.
«Je mange des cervelas depuis toujours et je n'en suis pas mort.» C'est le genre de petite phrase qui revient souvent lorsqu'il est question des PFAS. Ces substances sont-elles vraiment dangereuses?
Manfred Heuberger: La famille des PFAS regroupe de très nombreuses substances. Certaines sont déjà connues pour leur toxicité aiguë: lorsqu'on y est exposé, les symptômes apparaissent en quelques jours ou quelques semaines.
Ils peuvent, à faible concentration, mais sur une longue période, favoriser l'apparition de maladies comme le cancer du rein ou des troubles de la fertilité. Et comme ces substances mettent parfois des milliers d'années à se dégrader dans l'environnement, leurs effets ne disparaîtront pas simplement, même si l'on cesse aujourd'hui d'en rejeter.
La Suisse et l'Union européenne débattent actuellement des valeurs limites. A quel niveau devraient-elles être fixées et sont-elles vraiment pertinentes?
Les valeurs limites servent avant tout à établir un lien entre la législation et les concentrations mesurées dans l'environnement. Or, puisque les concentrations de certains PFAS continuent d'augmenter, cet outil n'est pas toujours adapté à long terme. C'est notamment le cas de l'acide trifluoroacétique (TFA), surnommé le «bébé PFAS», dont la concentration dans l'eau augmente très rapidement dans le monde entier. Il est donc difficile de s’appuyer sur des valeurs limites dans ce domaine. L'idée est de fixer un seuil considéré comme sans danger pour la santé.
Qu'en est-il du mélange de viandes, qui fait beaucoup parler de lui?
La procédure de consultation est en cours. Là aussi, l'objectif est de respecter des valeurs limites. Cela me ramène à votre première question: aujourd'hui déjà, il n'est plus possible de manger une saucisse qui ne contienne pas de PFAS. Il en va de même pour l'eau potable.
D'un point de vue statistique, le risque reste toutefois jugé acceptable pour chacun. Si je mange une saucisse aujourd'hui, je ne tomberai pas malade demain.
Comment les PFAS se retrouvent-ils dans l'environnement?
Le problème ne concerne pas uniquement les PFAS, mais l'ensemble des substances chimiques persistantes. Souvent loin d'être inoffensives, elles s'accumulent progressivement dans l'environnement. Sur le plan législatif, la difficulté est que, lorsqu'une substance est interdite, l'industrie peut rapidement la remplacer par une molécule très proche, obtenue en modifiant légèrement sa structure chimique.
Les effets des PFAS sur le corps humain
Les agriculteurs s'inquiètent pour l'avenir de leurs exploitations. Les sols restent-ils fertiles après une dépollution?
Une méthode consiste à chauffer le sol à très haute température. Cela détruit les PFAS, mais aussi les matières organiques qui assurent sa fertilité. Cette technique est très énergivore et dégrade la qualité des terres. C'est pourquoi elle n'est utilisée que très rarement. Les chercheurs tentent de trouver d'autres solutions, mais les progrès sont lents.
Les PFAS sont partout: dans les sols, les aliments, l'eau, nos vêtements... Il pleut même des PFAS. Ces «polluants éternels» sont-ils devenus inévitables?
La recherche s'emploie activement à trouver des alternatives aux PFAS. Il est également indispensable de réfléchir, sur le long terme, à des méthodes de dépollution. Il serait erroné de se résigner à voir leurs concentrations continuer d'augmenter.
En revanche, c'est beaucoup plus compliqué pour les denrées alimentaires. A l'Empa, nous menons un projet soutenu par le canton. Nous cherchons à retirer les PFAS du cycle agricole en les éliminant du lisier.
Vous évoquez la technique dite du «fractionnement de mousse». Comment fonctionne-t-elle?
La molécule de PFOS présente dans les sols contaminés du canton de Saint-Gall et de la région voisine d'Appenzell Rhodes-Extérieures possède des propriétés comparables à celles d'un savon. Elle peut être transformée en mousse dans le lisier à l'aide de petites bulles d'air, puis écumée, car le PFOS se concentre dans la mousse. Mais nous devons encore évaluer l'efficacité de cette méthode. Aujourd'hui, il faudrait encore répéter l'opération des milliers de fois pour éliminer totalement le PFOS.
Pouvez-vous préciser?
Il faut bien comprendre que nous ne pouvons pas faire apparaître une solution technique par magie et régler le problème en un an. Mais nous avons du temps. Cette pollution est présente depuis des décennies et continuera de nous occuper pendant les 50 à 100 prochaines années. A l'Empa, nous travaillons actuellement sur une méthode qui ne consiste pas seulement à éliminer les PFAS de l'eau, mais aussi à en extraire le fluor pour le minéraliser. Si cette opération n'est pas réalisée correctement, de nouveaux PFAS peuvent se former.
Le projet financé par le canton et mené par l'Empa s'achève cette année. Où en sont les recherches?
Nous étudions également la corrélation entre le taux de PFAS dans le sang d'un animal et celui mesuré dans sa viande. Aujourd'hui, le problème est que nous ne connaissons ces valeurs qu'après l'abattage. Nous aimerions pouvoir les déterminer plus tôt, afin d'accompagner des mesures permettant de réduire ces concentrations, par exemple en achetant du fourrage non contaminé ou en changeant les sources d'approvisionnement en eau.
Dans le débat sur les PFAS, on parle beaucoup de la viande. Qu'en est-il des aliments d'origine végétale?
Des études montrent que certaines plantes accumulent les PFAS de manière différente dans leurs racines et leurs fruits. Ce phénomène a notamment été étudié dans la région de Rastatt, en Allemagne (réd: près de 1 200 hectares de terres ont été contaminés par des PFAS après l'épandage de compost contenant des boues de papeterie contaminées). Cette approche est également étudiée en Suisse.
Il existe même des projets qui misent sur des plantes capables d'absorber de grandes quantités de PFAS afin d'extraire progressivement ces substances du sol. Mais le procédé est très lent et, jusqu'à présent, il n'a pas fait ses preuves.
Les autorités saint-galloises ont évoqué la possibilité, pour les exploitations concernées, de remplacer l'élevage par l'arboriculture fruitière. Est-ce réaliste?
Je pense que cette piste est très prometteuse. Elle permettrait de continuer à exploiter ces terres, mais tout dépendra du type d'arbres fruitiers et de leur capacité à absorber les PFAS.
Un système similaire est déjà en place dans la région de Rastatt. Les fruits y sont analysés avant la récolte afin de vérifier leur niveau de contamination. Des services spécialisés accompagnent également les exploitants dans le choix de cultures mieux adaptées.
Bien d'autres secteurs sont concernés. Vous et votre équipe avez déjà trouvé des solutions pour l'industrie textile. Pourra-t-on un jour remplacer les PFAS dans l'industrie?
Nous devons impérativement trouver des matériaux offrant les mêmes performances que les PFAS. Dans le domaine textile, nous sommes parvenus à rendre des tissus extensibles déperlants, sans recourir aux PFAS. Une entreprise du Toggenbourg est en train de commercialiser cette technologie. A l'Empa, d'autres recherches portent notamment sur des substituts au téflon ou sur des batteries sans PFAS.
Etes-vous optimiste?
Oui. Mais il nous faudra deux à trois générations pour venir à bout du problème des PFAS. Cela signifie aussi que nous avons du temps. Ces substances ne disparaîtront pas d'elles-mêmes. Nous devons donc cesser au plus vite de les rejeter dans l'environnement. Et, je ne parle pas seulement des PFAS.
Traduction: Madeleine Rossi
