Exit les Etats-Unis: ce pays pourrait armer la Suisse
C'est Tom, le physiothérapeute de Nik Gugger, qui a mis la Corée du Sud sur le tapis comme fournisseur d'armes. «A Berne, vous êtes vraiment un conseil d'indécis», a-t-il lancé à son patient, accessoirement conseiller national (PEV/ZH). Selon le soignant, l'achat des chasseurs F-35 et des systèmes Patriot à longue portée en provenance des Etats-Unis ne pose que des problèmes. «Est-ce que vous avez seulement regardé du côté de la Corée du Sud?», a-t-il demandé.
Nik Gugger ne savait pas quoi répondre. Le conseiller national n'est ni un politicien spécialisé dans la sécurité, ni membre du réseau des officiers de milice, et ne siège dans aucune commission de sécurité compétente. Il est surtout considéré comme un spécialiste de la politique étrangère, du libre-échange et de l'entrepreneuriat social.
Cependant, Tom n'a pas lâché l'affaire et a tiré ses informations de la revue militaire spécialisée ASZM (Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift). Dans celle-ci, le lieutenant-colonel Thomas Bachmann plaide pour une stratégie à deux flottes pour les avions de combat. Il ne veut pas se contenter des F-35 américain et réclame donc un second type d'avion. «Une stratégie reposant sur une flotte unique met en péril la souveraineté», souligne-t-il. «Un deuxième type d'appareil serait le complément idéal pour l'espace aérien suisse.»
La souveraineté suisse pourrait être menacée
Si le lieutenant-colonel considère toujours les 30 avions de combat furtifs polyvalents de cinquième génération commandés aux Etats-Unis comme le «pilier central» de la défense aérienne suisse, il avertit cependant que la dépendance exclusive envers les Etats-Unis pourrait, en période de tensions ou de guerres, compromettre la souveraineté et la liberté de réaction de la Suisse.
Dans cet esprit, il recommande donc l'avion de combat léger FA-50 de Corée du Sud comme «complément idéal pour la protection de l'espace aérien». Les FA-50 sud-coréens pourraient soulager les F-35 grâce à leur masse opérationnelle et leur rentabilité. Ils seraient adaptés à une présence permanente quotidienne dans le ciel suisse. Alors que la Suisse verse au moins 6 milliards de francs aux Etats-Unis pour 30 F-35, la Pologne ne paierait apparemment que 1,2 milliard de dollars à la Corée du Sud pour 48 chasseurs FA-50.
Nik Gugger s'est alors appuyé sur l'idée de Tom et sur l'article de la revue spécialisée pour préparer un postulat qu'il déposera lors de la troisième semaine de session. Sous le titre «Correction de trajectoire sud-coréenne plutôt que crash américain», il demande au Conseil fédéral de réévaluer sa stratégie d'acquisition dans le cadre du projet «Air2030» et de présenter des variantes.
Le programme Air2030 consistait initialement en l'achat de 36 F-35 pour 6 milliards de francs et de cinq systèmes Patriot pour 2,3 milliards. Dans les deux cas, des problèmes sont survenus. En raison de coûts massivement plus élevés, le Conseil fédéral a été contraint de réduire le nombre d'avions de 36 à 30. Pour les systèmes Patriot, la situation géopolitique entraîne des retards massifs de livraison. De plus, les coûts de ces systèmes doublent pour atteindre près de 4,6 milliards de francs.
«Les Etats-Unis concentrent leurs capacités de production sur leurs propres besoins et sur les zones de conflit direct», souligne le conseiller national dans son postulat. «De ce fait, la Suisse risque de prendre du retard dans la modernisation de sa défense aérienne. Le temps presse.» Interrogé par nos soins, Nik Gugger parle d'une «question politique fondamentale» que le pays doit se pose:
Bien qu'il ne soit pas un spécialiste de la sécurité, Gugger explique: «Je suis parlementaire. Et mon job est de poser des questions que les initiés ne posent plus.» Une question centrale pour lui:
Le politicien précise s'inspirer de la Pologne. Ce pays ayant misé sur une combinaison de chasseurs américains et sud-coréens en commandant 32 F-35 (trois déjà livrés) et 48 FA-50 (douze livrés).
La Corée du Sud est une puissance de l'armement
Selon Nik Gugger, la Suisse ne devrait pas seulement regarder vers l'Asie pour les avions de combat, mais aussi pour les systèmes de défense aérienne à longue portée que le Conseil fédéral envisage comme systèmes additionnels ou de remplacement potentiels pour le Patriot. Avec le L-SAM, la Corée du Sud dispose d'un système d'une portée de 150 kilomètres et d'une altitude d'interception de 60 kilomètres, permettant de lutter principalement contre les missiles balistiques à haute altitude. De plus, le système est prêt à l'emploi et devrait être introduit dans les forces armées sud-coréennes dès 2027.
La Corée du Sud est aujourd'hui considérée comme une puissance mondiale de l'armement. Elle occupe le 10e rang mondial des exportateurs d'armes. 150 entreprises y produisent des navires de guerre, des sous-marins, des chars de combat, des avions de chasse, des obusiers blindés et des lance-roquettes. En 2022, la Pologne a acheté pour quinze milliards de dollars de matériel militaire à la Corée du Sud, dont 1000 chars K2.
De plus, les systèmes sud-coréens se distinguent par une «haute disponibilité et une interopérabilité avec l'Otan», écrit le parlementaire dans son postulat. En ajoutant que la Corée du Sud propose souvent des coopérations industrielles et des transferts de technologie plus étendus que les Etats-Unis. Et est également réputée pour sa rapidité de production. Des représentants de haut rang du Département fédéral de la défense (DDPS) ont d'ailleurs exprimé leur reconnaissance après avoir examiné les systèmes sud-coréens.
Un argument joue toutefois contre l'achat d'armes sud-coréennes: dans sa nouvelle stratégie d'armement, le Conseil fédéral mise en priorité sur des systèmes suisses et européens. Mais Nik Gugger a déjà la parade. La Corée du Sud est déjà présente en Europe et met en place une production d'armement en Pologne, souligne-t-il. Le char sud-coréen K2, par exemple, devrait être fabriqué en Pologne dès 2028.
Après ce petit tour du monde passant par les Etats-Unis, la Corée du Sud et l'industrie mondiale de l'armement, retour au cabinet de physio de Tom: «Avec des armes sud-coréennes», conclut Nik Gugger, «l'argent des impôts de Tom serait lui aussi utilisé de manière judicieuse.» (trad. hun)
