Pourquoi les cadets sont moins bien payés que leurs aînés
Un frère ou une sœur plus âgé peut servir de modèle, de mentor ou de rival stimulant. Des études consacrées au sport montrent d’ailleurs que les athlètes d’élite sont plus souvent des cadets que des aînés.
Dans le même temps, les données montrent que les deuxièmes et troisièmes enfants d’une fratrie obtiennent en moyenne de moins bons résultats que les premiers-nés en matière de revenus, de formation, de santé mentale et, chez les filles, de grossesses à l’adolescence. Statistiquement, plus une personne arrive tard dans l’ordre des naissances, moins ses perspectives sont favorables.
Pendant longtemps, les raisons de ce phénomène sont restées floues. En 2008, une étude du professeur d’économie Joe Price, de l’Université Brigham Young, dans l’Utah, a identifié neuf mécanismes susceptibles de désavantager les cadets. Le principal: ils bénéficient de moins d’attention exclusive de la part de leurs parents. Joe Price a constaté que les cadets passent chaque jour 20 à 30 minutes de moins avec leurs parents que le premier-né. L’étude s’appuyait sur des données du Bureau américain des statistiques du travail. Sur une période d’observation allant de 4 à 13 ans, ce déficit atteignait 3000 heures – autant de temps en moins consacré à la lecture, aux jeux, aux discussions ou à d’autres activités avec au moins l’un des parents.
De nombreux désavantages touchant les cadets restaient toutefois inexpliqués. En juillet, des chercheurs de l’Université de Copenhague, de l’Université Stanford et de l’Université Northwestern ont publié dans la revue scientifique American Economic Review une étude établissant un lien entre les maladies infectieuses au sein de la famille et les désavantages observés chez les enfants nés plus tard. Ils ont étudié 1,2 million d’enfants danois nés à partir de 1980, de leur naissance jusqu’à l’âge adulte. Lorsqu’ils avaient été exposés à des virus respiratoires avant leur 1ᵉʳ anniversaire, alors que leur système immunitaire était encore peu mature, ils présentaient à l’âge adulte un risque plus élevé d’avoir de moins bons revenus, un niveau de formation inférieur et une moins bonne santé.
L’analyse des données danoises à long terme suggère que de graves infections respiratoires ayant conduit à une hospitalisation pendant la première année de vie, en particulier durant les six premiers mois, peuvent avoir des conséquences importantes sur la suite du parcours. Durant leur première année, les cadets étaient deux à trois fois plus souvent hospitalisés pour des infections comme la grippe ou le virus respiratoire syncytial (VRS), parce que leurs frères et sœurs plus âgés rapportaient ces virus de l’école ou de l’école enfantine.
Les chercheurs ont pu montrer qu’une plus forte exposition aux maladies durant la petite enfance – indépendamment du revenu, du niveau de formation ou de l’activité professionnelle des parents – était associée plus tard à des diplômes moins élevés, à des revenus inférieurs et à une probabilité accrue de souffrir de troubles psychiques.
Le lien de cause à effet n’est pas clairement établi
Dans quelle mesure ces résultats sont-ils fiables? Il est bien connu que les nourrissons en contact étroit avec d’autres jeunes enfants, notamment des frères et sœurs plus âgés, sont plus souvent hospitalisés en raison d’infections respiratoires, explique Julia Bielicki, infectiologue pédiatrique qui enseigne aux Universités de Bâle et à City St George’s, à Londres. En revanche, elle juge peu convaincant d’en déduire des conclusions sur les revenus futurs, la formation ou la santé mentale. Pour y parvenir, il faut selon elle s’appuyer sur une série d’hypothèses relativement audacieuses et seulement partiellement vérifiables.
«Les auteurs décrivent certes des associations statistiquement significatives, mais leur interprétation comme conséquences à long terme d’infections précoces doit être considérée avec prudence.» Les analyses reposent sur des données de population et sur des différences régionales dans la fréquence des maladies:
Le risque est de surinterpréter des observations réalisées à l’échelle de la population, estime Julia Bielicki. «Les personnes qui vivent dans des régions où les infections respiratoires sont plus fréquentes peuvent également se distinguer par d’autres caractéristiques susceptibles d’influencer leur formation, leur santé ou l’évolution de leurs revenus.» Même des méthodes statistiques sophistiquées ne permettent pas d’exclure entièrement de tels facteurs.
Conséquence à long terme: 1% de salaire en moins
Selon l’étude danoise, les personnes davantage exposées aux maladies durant leur première année de vie gagnent plus tard en moyenne près de 1% de moins, obtiennent un peu moins souvent un diplôme scolaire ou universitaire (-0,5%) et ont plus fréquemment besoin d’un traitement psychiatrique (+6% pendant l’adolescence et au début de l’âge adulte). Les spécialistes avancent comme explication possible le développement précoce du cerveau: durant les premiers mois de vie, une grande partie de l’énergie absorbée est consacrée au cerveau. Les infections graves peuvent perturber ce développement en détournant l’énergie de la croissance et du développement cérébral vers les défenses immunitaires. Pour les auteurs, ces résultats soulignent donc l’importance de protéger au mieux les nourrissons durant leurs premiers mois de vie.
A écouter Julia Bielicki, les parents n’ont toutefois pas de raison de s’inquiéter outre mesure pour leurs cadets. Elle recommande certes de respecter le calendrier des examens préventifs et des vaccinations. «Les infections fréquentes chez les cadets font cependant partie de l’enfance.» (adapt. dal)
