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Grève des femmes 2024: «Sans mon mari, je serais pauvre»

«Sans mon mari, je serai pauvre à la retraite»: elle raconte son combat

Kerstin M. travaille depuis des années dans le commerce de détail, où les employées à bas salaire sont majoritairement des femmes. Son histoire rappelle pourquoi il est important de «faire du bruit».
14.06.2024, 11:5114.06.2024, 13:15
Chantal Stäubli
Chantal Stäubli
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Kerstin M. se rend toujours au travail en vélo électrique. Sauf en hiver, où elle prend le bus. Ni elle ni son mari n'ont de voiture. Par mesure d'économie. Commerçante de détail de formation, cette femme de 54 ans exerce un métier typiquement féminin et peu rémunéré. Sur les quelque 300 000 emplois du secteur en Suisse, plus de 80% sont occupés par des femmes.

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Kerstin M. souhaite davantage de reconnaissance pour le personnel du commerce de détail.Image: watson

Kerstin, mère de famille, n'a pas pu mettre beaucoup d'argent de côté dans sa vie. Pendant plusieurs années, elle est restée à la maison pour s'occuper de ses deux enfants, dont l'un a souffert de problèmes de santé et a dû subir des opérations. Alors que son mari travaillait dans un bureau, Kerstin effectuait des tâches comme la cuisine, le nettoyage ou encore la lessive, non rémunérées.

«Mon quotidien était aussi exigeant que celui de mon mari, mais lui était payé pour son travail»
Kerstin M.

A l'époque, faire garder les enfants n'aurait pas été rentable avec son salaire. Après une pause familiale de sept ans, Kerstin a réintégré le marché du travail. Pour mieux concilier sa vie privée et professionnelle, elle a opté pour un emploi à l'heure, une solution qu'elle a adoptée pendant des années.

«Les enfants tombent souvent malades, et avec un emploi à temps plein, je n'aurais pas eu la même flexibilité»

Elle se rendait disponible là où on avait besoin d'elle, acceptant des horaires tard le soir et les week-ends. Cela lui convenait bien, car son mari pouvait s'occuper des enfants à ces moments-là. La famille menait une vie modeste, achetant uniquement le strict nécessaire, de préférence en solde. «Nous n'avons jamais eu de soucis financiers. Tous les deux ou trois ans, nous pouvions même nous permettre des vacances à l'étranger», confie Kerstin.

Kerstin ne se préoccupait pas suffisamment de son avenir au point de vu financier. En raison de son emploi à l'heure et de son faible revenu annuel, elle n'a aujourd'hui que très peu d'argent dans sa caisse de pension. Effectivement, elle n'a pas cotisé, car les travailleurs comme Kerstin, qui gagnent moins de 21 150 francs, ne sont pas obligatoirement assurés dans le deuxième pilier. Pour ne pas dépendre uniquement de son mari pour sa retraite, Kerstin a entrepris, à 50 ans, de rechercher un emploi fixe incluant une caisse de pension.

Après avoir essuyé plus de 100 refus, Kerstin a finalement reçu une proposition d'emploi dans le commerce de détail. Elle a d'abord commencé par travailler à l'heure avant que son employeur ne lui offre un poste fixe.

«Obtenir un poste fixe dans le commerce de détail devient de plus en plus difficile, surtout pour les employés à temps partiel», assure Cynthia Hanimann du syndicat Unia. Ces dernières années, le travail à l'heure a considérablement augmenté dans tous les secteurs à bas salaires. Les employeurs privilégient ce type de contrat, car il leur permet de fixer les horaires de travail.

Le travail de care toujours pas rémunéré

Les femmes continuent de fournir plus de travail non rémunéré que les hommes. L'abandon de la carrière professionnelle ainsi que la réduction des cotisations de retraite contribuent à exposer les femmes à un risque de pauvreté plus élevé que les hommes à la retraite.

Selon la Conférence suisse des déléguées à l'égalité, celles qui travaillent moins de 50% de leur temps sur une longue période risquent de devoir vivre avec le minimum vital après la retraite et de dépendre fortement financièrement de leur partenaire. Ce risque est encore plus élevé dans le secteur des bas salaires.

«Sans mon mari, la pauvreté à la retraite serait inévitable pour moi»
Kerstin

Depuis trois ans maintenant, Kerstin cotise à sa caisse de pension en collaboration avec son nouvel employeur. «Je pourrai au moins m'acheter de la laine pour pouvoir continuer ma passion, le tricot, à la retraite», explique Kerstin.

Depuis quelques années, elle travaille dans le commerce non alimentaire. «Depuis lors, je suis moins stressée», dit Kerstin. Contrairement à ses collègues, elle peut prendre plus de temps pour son travail et bénéficie d'horaires plus flexibles.

«Il y a un monde entre le secteur alimentaire et le secteur non alimentaire»
Kerstin

«Les horaires de travail dans le secteur de la vente sont bien plus dérégulés que dans des secteurs à prédominance masculine comme la construction et l'industrie», souligne Cynthia Hanimann, représentante de l'Unia. Ce secteur impose aux employés des horaires fragmentés, des shifts le soir et le week-end, ainsi que des modifications de planning à court terme, requérant une grande flexibilité de leur part.

«Vous ne pouvez pas aller plus vite?»

Kerstin apprécie le contact avec la clientèle, mais elle déplore le manque de reconnaissance envers les caissiers et caissières.

«De temps en temps, on doit écouter des remarques désobligeantes»

«Avez-vous passé une mauvaise journée?» «Vous avez encore augmenté vos prix?» «Est-ce que ça ne pourrait pas aller plus vite?», Kerstin admet qu'elle acceptait ces commentaires par le passé, n'ayant alors pas le courage de riposter.

«Je suis heureuse que les femmes d'aujourd'hui soient plus affirmées qu'avant. Malgré les défis persistants dans le secteur du commerce de détail, c'est une évolution positive»

La question de l'égalité salariale reste un sujet de préoccupation persistant dans le secteur du commerce de détail. Le mari de Kerstin, qui travaille également dans la vente, gagne environ 1000 francs de plus par mois pour un travail comparable. Bien qu'ils aient une formation équivalente, il dispose d'une expérience professionnelle significativement plus longue.

Unia confirme que l'écart de salaire entre hommes et femmes est toujours marqué dans le commerce de détail. En 2023, le salaire médian des femmes sans poste de cadre était de 4770 francs par mois, tandis que celui des hommes s'élevait à 5118 francs, ce qui représente une différence moyenne de 7,3%.

«Près de la moitié des femmes ayant suivi une formation professionnelle gagnent moins de 5000 francs. Il existe en outre un écart salarial inexplicable et sexiste. Nous demandons un salaire minimum de 5000 francs pour tous ceux qui ont une formation professionnelle, et en général, aucun salaire inférieur à 4500 francs.»
Cynthia Hanimann d'Unia

Faible estime

Kerstin juge important que la société apprécie et reconnaisse davantage les femmes qui travaillent pour un salaire bas. «Les gens pensent qu'on se contente de remplir des étagères et de scanner des produits alimentaires», dit-elle. Mais il y a beaucoup plus derrière cela, «nous ne sommes pas simplement là pour remplir des rayons.»

«Il faut toujours être concentré, toujours être aimable. Et on est sous pression. Tout doit aller vite, il ne faut pas faire d'erreurs lors de l'encaissement, sinon il faut rendre des comptes au chef»
Kerstin

Malgré les innovations numériques comme les caisses libre-service, de nombreux détaillants se plaignent d'une pénurie de personnel. Les raisons de cette pénurie sont le manque d'entrées dans le secteur et un déficit de relève. «Le commerce de détail féminisé doit devenir plus attractif», pointe Kerstin. «Pour que travailler dans le commerce de détail puisse être concilié avec la vie de famille, des horaires de travail raccourcis seraient un bon début.»

«Il reste encore beaucoup à faire». Elle se bat depuis six ans avec Unia pour faire évoluer les choses. Elle a déjà obtenu une victoire, avec son employeur, il a été possible de négocier «une augmentation de salaire pour tous les collaborateurs de la vente».

«Faire du bruit, ça vaut la peine»
Kerstin

Mais elle ne fera pas de bruit contre la discrimination salariale et le sexisme lors de la grève des femmes de cette année, car, exceptionnellement, Kerstin est en vacances. «Après six ans, j'ai bien mérité des vacances à la mer», avoue la militante. Mais elle a une pensée pour toutes les «femmes qui explosent».

(Adaptation française: Valentine Zenker)

La première grève féministe de Suisse le 14 juin 1991
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source: keystone
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